DURAS

J’avais cessé d’exister. Tout le monde a connu cela, a vu une plage vide alors qu’il s’attendait à y trouver quelqu’un. Chacun a vu cela, la plage vide et la mer vide et c’est tout, le soleil par là-dessus, et, au loin, des montagnes, des villages grouillants et clairs sous le soleil, des vergers à perte de vue, croulant de fruits. Qui n’a pas connu cela ? La mer vide, la plage vide, le soleil et tout le reste. Vidé. Là où on s’attendait à trouver quelqu’un, rien, seule la trace du corps sur le sable, et la mer à côté. La mer à côté. Insondable. À perte de vue, la mer. On fait la relation entre la mer et la trace du corps sur le sable, et c’est l’horreur. La chose insurmontable. Continuer à vivre avec l’idée de ce corps précieux perdu dans la mer aux mesures inhumaines, mathématiques, diaboliques, ballotté dans le hasard de l’eau, dans les fonds de la nuit. Le corps que vous avez touché, aimé, que vous avez senti sous vos doigts. Deuxième mort que celle-là.

[Marguerite Duras, Cahiers de la guerre]

 

Margherite Duras – Dialogo di Roma

 



C’est l’Italie.

C’est Rome.

……………………

 

–  On dirait qu’il a plu.

–  On le croit tous les soirs. mais il ne pleut pas. Il ne pleuvait pas Ă  Rome ces jours-ci C’est l’eau des fontaines que le vent rabat sur le sol. Toute la place ruisselle.

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–  Il fait presque froid.

–  Rome est très près de la mer. Ce froid est celui de la mer. Vous le saviez.

–  Je crois, oui.

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Temps long. Il dit.

–  D’après vous les hommes de la lande avaient eu vent de la tentative romaine de règner sur le monde de la pensĂ©e et des corps?

–  Je suppose que oui, qu’ils connaissaient cette tentative.

–  On savait tout dans ces landes, ces premières terres surgies de la mer.

–  Oui, c’est ça, c’est tout. dans ces landes souterraines on savait par les fuyards de l’Empire, les dĂ©serteurs, les errants de dieu, les voleurs. On connaissait tout de la tentative de Rome et on assistait Ă  la dilapidation de son âme. Et tandis que Rome dĂ©clamait son pouvoir, vous voyez, qu’elle perdait le sang de sa pensĂ©e mĂŞme, les hommes des trous, eux, restaient plongĂ©s dans l’obscuritĂ© de l’esprit.

–  Penser, est-ce qu’ils savaient qu’ils le faisaient ?

–  Non. Ils ne connaissaient pas comment Ă©crire, ni comment lire. Cela pendant très longtemps, des siècles. Ils ignoraient le sens de ces mots-lĂ . Mais je ne vous ai pas dit l’essentiel : la seule occupation de ces hommes avait trait Ă  Dieu. Les mains vides, ils regardaient le dehors. Les Ă©tĂ©s. Les hivers. Le ciel. La mer. Et le vent.

–  C’était ainsi qu’ils faisaient avec Dieu. Ils parlaient avec Dieu comme jouent les enfants.