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Ce document historique exceptionnel, daté du 20 octobre 1893, nous plonge dans les archives de la Police des chemins de fer et du Commissariat spécial d’Annemasse. Il s’agit d’un rapport détaillé concernant Honoré, Eugène Belcayre, un militant anarchiste de 18 ans au parcours transfrontalier entre la France, l’Italie et la Suisse. Entre vagabondage, expulsion du canton de Genève et convictions libertaires marquées par un tatouage explicite (« Vive l’anarchie et Mort aux gendarmes »), ce document offre un témoignage saisissant sur la surveillance des réseaux anarchistes à la fin du XIXe siècle et la répression de la « grande itinérance ». Découvrez le portrait d’un homme considéré comme « des plus dangereux » par les autorités de l’époque.

Ministère de l’intérieur
Police des chemins de fer
Commissariat spécial
N° 1682
Anarchistes
BELCAYRE Honoré, Eugène
Annemasse, le 20 octobre 1893
Rapport
On signale comme anarchiste le nommé Belcayre Honoré, Eugène, né le 20 avril 1875 à Paris, 3e arrondt, de père inconnu et de Jeanne Belcayre, sans profession ni domicile fixe lequel a été conduit le 11 octobre courant à la frontière de Moëllesulaz – Hte Savoie – par la Gendarmerie de Genève, en vertu d’un arrêté d’expulsion pris contre lui, à la date du même jour, comme ayant été arrêté la veille pour vagabondage en compagnie du nommé Leroy Gabriel également né à Paris.
Au cours de son interrogatoire cet individu a déclaré être anarchiste depuis un séjour qu’il avait fait en juillet dernier à Milan et à Turin où les compagnons de cette dernière ville l’avaient tatoué sur le bras droit des mots « Vive l’anarchie et Mort aux gendarmes ». Il a ajouté qu’il avait prêté serment de rester fidèle à l’anarchie et de ne pas faire son service militaire, et qu’il tiendrait son serment. D’après sa déclaration, sa mère habiterait Rodez depuis 2 ans maison Cablat, chapelier. Quant à lui, après avoir fait son apprentissage de sellier à Paris, chez divers patrons, notamment chez les nommés Renaudin, rue de La Chapelle, 50 bis, et Saulnier, bd Barbès 80, il aurait quitté cette ville à l’âge de 14 ans pour se rendre à Noiy le Sec, chez un maître sellier dont il ne se rappelle plus le nom, et chez lequel il aurait travaillé pendant 15 jours. De là, il se serait rendu à Longwy où il aurait séjourné 2 mois, puis à Vitry le François où il aurait séjourné 5 mois, chez le sieur Cappe.
De retour à Paris, le 23 août 1892, il serait resté pendant 6 semaines chez sa sœur Eugénie, mariée au sieur Vacaresse, débitant à l’angle de la rue Oberkampf et du boulevard Ménilmontant, puis serait parti pour Rodez, où il aurait également séjourné chez sa mère.
Il serait ensuite revenu à Paris où il aurait encore séjourné pendant 8 jours chez sa sœur, puis aurait quitté cette ville le 1er décembre (?) 1892 pour se rendre à Lyon où il aurait séjourné pendant 6 mois, en faisant le métier de tondeur de chiens.
Dans cette ville, il serait connu sous le sobriquet « Le Parisien »; il aurait demeuré rue Molière 165, chez le sieur Fauriel, facteur de Postes, puis chez Papillon, même rue 167, où il aurait laissé ses outils. Le 27 juin 1893 il aurait quitté Lyon, pour se rendre à Genève, où il aurait fait la rencontre du sieur Leroy Gabriel. Après avoir séjourné 2 jours dans cette ville ils se seraient dirigés sur l’Italie, par le Grand St Bernard d’où ils auraient continué sur Turin, Milan et Brescia. Condamnés à 2 jours de prison pour vagabondage dans cette dernière ville ils se seraient dirigés sur Trieste (Autriche) où ils auraient encore été arrêtés pour vagabondage. Après avoir subi 7 jours de prison préventive ils auraient été expulsés et conduits à la frontière italienne.
Ils se seraient alors rendus à Venise où le Consul de France leur aurait remis un secours de 10f puis à Vicence (?), où ils auraient à nouveau été arrêtés pour vagabondage. Après avoir subi 13 jours de prison préventive ils auraient été expulsés d’Italie et conduits vers le 15 (?) septembre dernier à la frontière de Modane. Transférés à St Jean de Maurienne, ils y seraient restés détenus pendant 9 jours puis auraient été remis en liberté avec un secours de route jusqu’à Chambéry. De cette ville ils se seraient rendus à Aix-les-Bains, et de là à Culoz, Bellegarde et Genève, mais à leur arrivée dans cette dernière ville, le 10 octobre courant ils ont été arrêtés pour vagabondage, expulsés et conduits à la frontière le lendemain.
Après leur interrogatoire, les sieurs Belcayre et Leroy, ont été remis en liberté et ont quitté Moëllesulaz le même jour disant retourner à Genève.
Le surlendemain 13 octobre le sieur Belcayre a en effet été arrêté de nouveau dans cette ville, et reconduit à la frontière de Moëllesulaz ; il a encore été remis en liberté. Depuis, il n’a plus été revu dans la région.
Cet individu qui paraît des plus dangereux a déclaré qu’il était inutile de travailler, le vol permettant de bien mieux vivre que le travail.
L’extrait de son casier judiciaire délivré à la date du 16 octobre courant mentionne les condamnations suivantes :
11 février 1891 Béziers Vagabondage 6 jours de prison
30 janvier 1893 Lyon idem 2 jours
Signalement : Taille 1m88. Corpulence très maigre. Cheveux et sourcils châtain foncé. Front étroit. Yeux marron. Nez busqué. Bouche grande. Menton petit. Imberbe.Visage maigre. Teint halé. Tatoué comme suit sur le biceps du bras droit : « Vive l’anarchie Mort aux gendarmes. »
Fait l’objet d’une notice individuelle comme expulsé du canton de Genève.
Le Commissaire Spécial
Léal
Archives de la Haute-Savoie 4 M 350
Lire sa biographie dans le Dictionnaire des militants anarchistes