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Découvrez un document exceptionnel issu des Archives Nationales daté du 23 août 1903 : le rapport du commissaire spécial Desvernine sur l’affaire Egide-Louis-Henri Spilleux, alias Dickie. Ce témoignage plonge le lecteur au cœur des réseaux d’espionnage entre la France, la Belgique et l’Allemagne au début du XXe siècle. Entre journalisme pornographique, usurpation d’identité et tentatives de double jeu avec les services de renseignements français à Lille, le parcours de cet agent belge révèle les tensions géopolitiques de la Belle Époque. Une plongée fascinante dans les méthodes de recrutement des officiers allemands de l’époque et les tactiques de contre-espionnage françaises avant la Grande Guerre.

Paris, le 23 août 1903.
Avant d’accueillir les offres du nommé DICKIE et avant de se mettre en rapport direct avec lui, il était prudent d’avoir quelques renseignements sur cet individu.
Il résulte de l’enquête qui a été faite à Bruxelles que le pseudo DICKIE se nomme :
SPILLEUX Egide-Louis-Henri, qu’il est né à Huysse (Belgique), le 12 septembre 1858 et que sa famille est originaire de Dunkerque.
Il a habité autrefois Bruxelles où il s’occupait quelque peu de journalisme pornographique, sous le nom de DUBOIS Charles.
Impliqué en 1893 dans une affaire d’avortement, il a bénéficié d’un non-lieu, mais a été condamné le 19 février 1897 à 3 mois de prison et 26 francs d’amende pour une affaire de moeurs à la suite de laquelle il a quitté la capitale de la Belgique où il vient de revenir.
Actuellement, et depuis le 13 août, il occupe une chambre à l’hôtel de Charleroi, boulevard du Midi, où il s’est inscrit comme suit :
J. VERVYNS, 45 ans, voyageur de commerce, né à Liège, y domicilié.
SPILLEUX a les allures d’un désœuvré sans beaucoup de ressources ; il paraît défiant et semble craindre d’être reconnu.
Voici son signalement :
47 ans, taille moyenne, corpulence maigre. Barbe châtain clair grisonnante, bouche fortement déviée à gauche par suite d’une enflure chronique de la joue, oeil droit déformé par la même cause, porte binocle, aspect général fatigué; porte cicatrice sur la main droite; vêtu d’un complet veston en drap marron foncé et coiffé d’un chapeau feutre noir (haute forme); s’exprime correctement en français avec l’intonation belge. Parle couramment l’anglais et l’allemand.
Suffisamment fixé sur la personnalité du sieur SPILLEUX qui, entre temps, nous avait fourni une preuve de sa sincérité en nous communiquant une lettre (voir la lettre n°1 annexée à ce rapport) dont l’écriture a été reconnue comme étant celle d’un officier allemand s’occupant ouvertement d’espionnage, un rendez-vous lui a été donné à Bruxelles le 23 août. Au cours de l’entretien, SPILLEUX s’est exprimé ainsi :
» Ayant lu dans L’Etoile Belge du 17 juin 1899 l’annonce dont je vous remets un exemplaire (voir la coupure ci-annexée), j’y répondais au hasard ne sachant pas de quoi il pouvait s’agir. – J’échangeai alors une correspondance avec un personnage qui signe: Murray, poste restante à Aix-la-Chapelle. – J’eus avec lui plusieurs entrevues à Liège et à Bruxelles.
Tout d’abord, il ne fut question que d’articles à faire sur des questions militaires françaises, présentant un intérêt actuel ; puis, la proposition me fut faite carrément d’entrer à la solde de l’Allemagne. Je l’acceptai pour me tirer momentanément d’affaire, mais il n’était pas dans mes intentions de nuire à la France, ma conduite du reste vous le prouve suffisamment.
Ce Murray, comme vous le voyez d’après la lettre que je vous remets ( voir lettre n° 2 annexée ), m’a chargé à titre d’essai d’une mission à Lille ; il m’a parlé aussi d’autres missions très précises qu’il me donnerait par la suite. – Notre correspondance continue et je suis certain de lui avoir inspiré une véritable confiance.
Je vous en ai dit assez pour vous prouver que je suis sincère et si vous voulez me fournir les moyens de continuer ces relations en répondant tout au moins à ce premier questionnaire, sur les données duquel les Allemands semblent du reste être déjà depuis longtemps, et en me fournissant par la suite des renseignements erronés, je m’engage à vous remettre au fur et à mesure, sans même les décacheter, les plis que je recevrai, et à transmettre à mon correspondant allemand les réponses que vous jugerez utiles de faire.
Je vous donnerai de plus tous les documents que je possède et ces renseignements qui vous intéresseront.
En fait de rémunération, je n’en exige pas, car car je compte en obtenir une suffisante de l’Allemagne.
Toutefois, comme je devrais déjà être à Lille depuis quinze jours pour cette affaire et que mes ressources sont épuisées, envoyez-moi 100 fr. pour que je puisse me rendre dans cette ville et faire aussitôt un appel de fonds à Aix-la-Chapelle. »
Et en terminant, le sieur SPILLEUX ajoute textuellement :
» Si vous ne croyez pas devoir profiter de mes offres, je vais cesser cette correspondance, puisque je ne puis rien fournir à l’Allemagne, mais soyez certain qu’ils s’adresseront à d’autres qui ne se feront probablement pas connaître de vous . «
En résumé, le sieur SPILLEUX a paru véridique , et on pourrait, en s’entourant des précautions nécessaires, tirer parti de cette situation.
On n’a toutefois pris vis-à-vis de lui aucun engagement.
Le Commissaire spécial ,
Desvernine
Nota.- On a remarqué que quelques enveloppes des lettres reçues d’Allemagne par le sieur SPILLEUX portaient un cachet de cire lie de vin avec les initiales O.R.
Archives nationale 19940474/378
Lire le dossier : Contre enquête sur le cas de Serraux-Spilleux accusé d’être un agent du préfet de police Louis Andrieux