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Pour moi, le bridge a commencé au milieu des années 70 quand j’avais un peu plus de 20 ans. Mon père pratiquait un peu du bridge de salon avec des amis qui s’invitaient à tour de rôle et j’avais un peu appris les règles en les regardant parfois jouer. J’étais assez porté sur les jeux de cartes et, avec des copains qui nous rassemblions dans un club de billard de Perpignan, nous jouions surtout aux cartes, toute sorte de jeux, belote, poker, tarot, sans parler de tout un tas d’autres jeux d’apéritif, 421, 8 américain, samba, décave… Il se trouve qu’un jour, le club de bridge voisin, pour des raisons économiques, est venu fusionner avec celui de billard pour profiter de ses locaux. C’était assez étrange car la population bridgesque était plutôt recrutée dans la grande bourgeoise et celle du billard assez populaire alors que c’était le monde du bridge qui venait implorer l’hospitalité de celui du billard. Il y a eu quand-même quelques rapprochements entre les deux populations. Personnellement, la curiosité pour un autre jeu de cartes m’a poussé à m’y intéresser et c’est comme cela que j’ai mis le pied à l’étrier sans pour autant abandonner mes copains et les jeux que nous pratiquions ensemble. Cela s’est produit peu avant que mes études m’obligent à m’exiler à Paris où j’ai rongé mon frein pendant 13 ans. Je revenais quand-même dès que je le pouvais, c’est à dire aux vacances, pour me replonger dans le cocon familial et pour revoir les copains et pratiquer avec eux toutes nos activités habituelles, que ce soit dans le club ou ailleurs. Ce n’est que quand j’ai basculé sur une grande école puis entamé une activité professionnelle (à Météo-France, toujours à Paris, dans l’attente impatiente d’une délocalisation à Toulouse qui tardait à se concrétiser) que j’ai pu me permettre de faire plus souvent des allers-retours. Je rentrais alors à Perpignan presque tous les week-ends, passant ainsi 2 nuits par semaine dans le train et j’ai commencé à participer à des compétitions dans une équipe du club de bridge local. En fait, ce n’était que ma 2e priorité car la 1e c’était le rugby que je pratiquais dans le club de Canet-Village ; en gros, j’étais disponible pour le bridge le samedi, et le dimanche seulement quand il n’y avait pas de match de rugby. Pendant ces années-là j’ai aussi pris l’initiative, sur les conseils d’un partenaire catalan, d’aller voir un club de bridge à Paris, c’était le fameux BCP, situé en face du parc Monceau. Pour commencer, j’y suis allé, avec un collègue de travail, participer au seul tournoi par paires qu’il organisait et qui avait lieu le mercredi soir. Par la suite, j’y suis venu d’autres soirs mais pas très souvent car il fallait que je me lève le matin pour le boulot, sans parler des week-ends qui étaient particulièrement fatigants.
Les soirs de semaine au BCP, c’était une atmosphère très feutrée ; il y avait quelques tables d’habitués qui jouaient au rami ou au barbu et des joueurs de bridge qui venaient prendre la température. Il y en avait de 2 sortes, des pros et des amateurs. Les pros, qui devaient gagner leur vie, pouvaient s’asseoir à une table de rami ou de barbu s’ils y repéraient suffisamment de pigeons pour estimer l’opération rentable ou alors attendaient qu’une bonne occasion se présente, et, au pire, ils prenaient plaisir à discuter entre eux; les amateurs espéraient simplement pouvoir pratiquer leur loisir chéri. Tout ce jeu de coulisses était orchestré par Dominique Poubeau l’animateur salarié du club et par le patron Arthur Provost, un grand gaillard débonnaire et imposant, bien connu pour sa mysoginie (il était très fier de sa qualification des épreuves réservées aux Dames comme des compétitions sans queue ni tête). Quant à moi, les soirs où je venais, avec ma timidité maladive, je m’asseyais discrètement dans un coin du bar et j’attendais de voir s’il allait se passer quelque chose. Ce qui pouvait arriver, c’était le démarrage d’un des fameux duplicates du BCP. Pour cela, il fallait que soient réunies plusieurs conditions et, en premier lieu, la présence de 2 amateurs fortunés qui tiendraient le rôle de capitaines des 2 équipes qui allaient disputer un match par 4. C’était évidemment Arthur qui prenait les choses en main ; il s’assurait que les 2 individus étaient disposés à tenir leur rôle et les accompagnait pour fixer les enjeux de la partie. Ensuite, il s’agissait de réunir les autres participants, pour cela on faisait circuler un bout de papier sur lequel les volontaires étaient invités à s’inscrire. Moi, je n’osais jamais m’inscrire, attendant qu’on me le propose s’il n’y avait pas assez de monde ou si quelqu’un était disposé à être mon partenaire. Ensuite, c’était comme dans la cour de récréation, chaque capitaine choisissait à tour de rôle ses coéquipiers. Ce n’était pas encore fini pour que le match commence, il fallait encore répartir les enjeux dans chaque équipe. L’enjeu total avait déjà été négocié mais il fallait le répartir entre les joueurs. La règle était que les joueurs choisis décidaient pour combien ils allaient jouer et que le capitaine assumait le résidu, ce qui ne lui posait d’ailleurs jamais aucun problème ; par exemple si le match s’était conclu à 100 F l’IMP, il pouvait arriver que chaque équipier s’engage pour 1F (ce que je faisais moi-même prudemment) et que le capitaine prenne pour lui les 97 restants. Pire encore, les vedettes pros qui faisaient l’honneur de remonter le niveau de l’équipe, négociaient d’encaisser la mise en cas de victoire mais de laisser le capitaine assumer la perte sinon, ce qui ne posait pas plus de problème à quiconque.
Les généreux mécènes qui étaient très attendus, y trouvaient aussi leur compte, ils étaient alors Prosper Elmoznino, Abiker, Leclery, Reiplinger et quelques autres dont j’ai oublié les noms. Il y a même eu une époque où quand le duplicate n’arrivait pas à se monter, toute la troupe des désoeuvrés se transportait au bowling voisin du bois de Boulogne et, à ce jeu, la hiérarchie n’était plus la même, le champion c’était François Willard, je ne me débrouillais pas trop mal, tout comme Perron qui, de toute façon, était bon en tout, à l’inverse du Schpountz de Pagnol qui n’était pas bon à rien mais mauvais à tout. En tout cas, c’était l’endroit où il fallait être, là où bouillonnait le bridge français, là où on s’instruisait en simplement ouvrant ses oreilles car c’était sans cesse des discussions entre une grande partie des cadors français, discussions souvent polémiques auxquelles tout le monde pouvait se mêler et qui faisaient avancer petit à petit la théorie. Je me souviens par exemple d’un conseil qu’avait adressé Poubeau à ses interlocuteurs : quand vous hésitez à faire ou non un effort de manche, décidez vous en fonction de la qualité de vos atouts et poussez s’ils sont beaux ; cela limite le risque d’être contré et évite que les 2 partenaires poussent simultanément. Les cadors qui fréquentaient le BCP, c’était Perron, Lévy, Mouiel, Poubeau, Bessis, Abécassis, Stoppa, Guillaumin, Corn, Willard, Gaviard. Les amateurs plus ou moins éclairés qui venaient participer aux duplicates comprenaient Dhermain, Hirchwald, Pérez, Ehrmann, Volcker ; il y avait aussi les arbitres réputés qui, pour changer, venaient taper le carton, comme le grand Irénée de Hérédia qui s’était pris d’affection pour moi, et aussi Dadoun, Tribel et Deruy. Cela faisait une drôle de concentration des meilleurs joueurs de l’époque même s’il en était d’autres qui fréquentaient d’autres lieux, comme Chemla, Mari, Lebel, Pilon, Soulet, Svarc, Delmouly, Adad, Desrousseaux, Roudinesco, Schmidt, Covo, Paladino, Farahat ou qui habitaient loin de Paris comme Leenhardt, Poizat, Aujaleu, Vanhoutte, Ghestem, Cabanes, Pacault, Déchelette. On pourra me faire remarquer que je cite peu de femmes mais c’est bien que la communauté du bridge était alors (et l’est encore assez aujourd’hui) particulièrement misogyne, à l’exemple d’Arthur, et qu’elle ne laissait pas beaucoup s’exprimer la gent féminine. J’ai quitté Paris et donc ce microcosme au début des années 80 ; le BCP a dû fermer vers la fin du siècle dernier et désormais l’élite française s’est renouvelée et a adopté d’autres modes de vie, plus de contacts avec l’étranger avec en particulier une forte participation aux nationaux américains et moins de vie sociale.
