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Il existe des situations où, même si on n’y a pas pensé avant, on peut faire preuve d’inventivité en improvisant à la suite d’une inspiration subite à la vue de ses cartes. Cela consiste souvent à étendre le domaine d’application d’une convention.
Cela m’est arrivé il y a quelque temps avec une main qui était à peu près :
964
R4
RD10742
V6
C’était en DN mixte par paires. Mon adversaire de droite avait ouvert de 1SA et, sans que cela ne m’enchante, nous pratiquions le système d’intervention à la mode, connu sous l’appellation « Multi Landy ». C’est à dire qu’il n’était pas possible de mentionner les carreaux au palier de 2 et qu’un contre aurait correspondu à un bicolore comprenant une majeure de 4 cartes et une mineure sensiblement plus longue. Je n’avais jamais réfléchi aux répercussions possibles de ce contre mais, après une courte vérification, je me suis rendu compte qu’il était à peu près sans risque de le produire avec ma main. En effet, les réponses possibles du partenaire se limitent quasiment à 2: soit 2T s’il veut aboutir dans la mineure du contreur, soit 2K s’il veut faire nommer la majeure. Et si par hasard, il tient le contre, on n’aura pas de raison de s’estimer déçu. S’il répond 2T, c’est facile, on déclarera 2K où il ne risque pas d’être court, cela devrait en rester là, et la défense aura besoin d’un certain temps pour comprendre ce qu’il se passe. S’il répond 2K, on va passer à la surprise générale, le pot sera éventé pour les adversaires mais on aura trouvé un moyen d’essayer de jouer à carreau au niveau de 2. C’est le premier scenario qui s’est produit (contre, 2T, 2K fin, alors que la partenaire avait une répartition 3325) et le résultat nous ayant été favorable, l’adversaire a normalement fait appel à l’arbitre pour élucider la raison pour laquelle ma main ne correspondait pas à la description de la convention pratiquée. Je m’en suis défendu en expliquant que nous n’avions jamais discuté de cette « extension » et que c’était la 1e fois qu’elle se présentait à l’un de nous. L’arbitre ne pouvait évidemment pas être sûr que je n’avais pas inventé une excuse pour me disculper et a déclaré qu’il allait réfléchir avant de se prononcer. Ce qui m’a sauvé, c’est qu’un autre concurrent, particulièrement prestigieux, avait produit la même impro avec mes cartes. Je m’en suis tiré avec un simple avertissement et l’injonction de rajouter sur ma feuille de conventions : … ou unicolore carreau.
Dans le même genre, mais là je ne jouais pas, je ne faisais que suivre une compétition par 4 sur BBO, la main en face de l’ouverture de 1SA était la suivante :
D
86532
R1063
AD2
Aux 2 tables, la séquence a été 1SA 2K 2C 3SA 4C, contrat qui a échoué à cause des atouts 4-1. Je me suis dit qu’avec ces coeurs inexistants, je n’aurais voulu jouer à l’atout coeur qu’avec 4 cartes en face. En conséquence, il semblait préférable de faire un Stayman plutôt qu’un Texas. Si l’ouvreur déclare détenir 4 cartes à coeur (ou même 5) on va jouer 4C ; s’il répond 2P, on va choisir 3SA sans arrière pensée. Et s’il répond 2K au Stayman, jouer 3SA en face de 2 ou 3 piques devient dangereux mais il y a une parade : on peut utiliser la convention Smolen (chassé-croisé pour les français). Sur 2K, on redit 3P, faisant semblant d’avoir 4P et 5C. C’est sans risque puisqu’il est exclu de jouer à l’atout pique, on va respecter le choix du partenaire entre 3SA et 4C et, cerise sur le gâteau, si ça se termine à 3SA, on aura réduit l’attractivité de l’entame à pique.
Le point commun à ces 2 situations, aussi ingénieuses ou ridicules qu’on puisse les cataloguer, est qu’il s’agit de psychics. Le psychic est une pratique qui était très répandue il y a une cinquantaine d’années mais qui a peu à peu disparu, la raison étant à mon avis que les enchères sont plus performantes qu’autre fois, ce qui fait qu’il y a moins besoin de se livrer à des fantaisies et que les adversaires sont mieux équipés pour y faire face. Il y a aussi que les psychics frauduleux, ceux qu’on produisait régulièrement et face auxquels le partenaire savait faire preuve de méfiance, sont réprimés et que les réglementations interdisent aussi les « psychics contrôlés », ceux qui ne présentent aucun risque de tourner à la catastrophe même si le partenaire n’a aucune raison de les flairer. En dehors de ces exemples, on pourrait citer en particulier le dévoiement d’un ouverture forte de 2T avec un 2 faible à carreau, ou encore l’utilisation du Drury que les plus intransigeants considèrent comme une arme de protection répréhensible contre les psychics
Alors ces 2 exemples, ingéniosité ou escroquerie ? A chacun de se faire son idée.
