La musique : cordes, espace dansant
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Forgeante de l’espace et de la personne : la musique
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Du poète lecteur d’espace que je suis voici la réflexion menée sur ce qu’est et sur ce que fait la musique. Réflexion depuis des années voire, pour certaines pièces musicales, depuis des décennies. Pourtant cette réflexion s’est profondément renouvelée lorsque j’ai découvert en 2000 le village de Koyo, du peuple Toro nomu, sur une montagne tabulaire au sud du Sahara et lorsque j’ai vraiment commencé en 2001 à comprendre le chant-dansé du groupe initiatique de huit femmes aînées du village, groupe quasi frère du chœur antique d’Epidaure ou d’Athènes.
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Je dépose huit éléments de cette réflexion sur ce Leporello à 26 volets au format déplié de 28 cm de haut par 520 cm, encre de Chine et lavis de cette encre avec collages d’un papier de bambou himalayen fait à la main dans un village au Népal et que j’ai rehaussé de gestes d’acrylique, Leporello créé à Briançon le 2 avril 2026.
Je dépose, en parallèle et aux mêmes dates, cette réflexion présentant ces huit pièces musicales plus deux autres (Pierrot lunaire de Schoenberg & Répons de Boulez) sur un Cahier Lamali au format A4 de 72 pages d’un papier de coton à la main 170g, sous une couverture du même papier teinte à l’indigo, le tout étant monté ensemble à la main au Rajasthan.
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Introduction
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De l’espèce humaine
cordes vocales et corps dansant
appellent l’espace
répondent à l’espace
bêchent l’espace
soutiennent l’espace
craignent l’espace
apaisent l’espace
ensemencent l’espace.
Cordes vocales. Parler.
Parfois, afin d’agir en profondeur avec l’espace, la parole est de toute importance : alors il est plus efficient de la chanter.
Chanter l’espace, par le chant appeler son énergie dangereuse, par le chant répondre à sa profusion vertigineuse.
Si l’agile diversité de l’espace requiert et inquiète on soutient ses cordes vocales des cordes d’un instrument, des anches d’un instrument, des percussions d’un instrument d’un métal choisi ou d’une peau choisie.
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En Europe le monothéisme canonise longtemps dans le chant une certaine parole d’usage impératif de l’espace, quelque credo, quelque kyrie, quelque magnificat. Mais la Renaissance en Europe occidentale, première crise du monothéisme, libère l’instrument de sa servitude d’adjuvant des cordes vocales. Et la Musique naît elle-même peu à peu, s’émancipe de sa tension rituelle et fonctionnelle voire sacrée avec l’espace. Elle se met à s’écrire. Mais se mettant à s’écrire, étrangement elle s’aventure sur une avenue étroite, alors qu’il aurait pu s’en ouvrir tant d’autres, et elle se canonise pour elle-même des règles d’écriture et de composition.
Mais vers le début du vingtième siècle, vivement à l’écart de toute parole canonique ne serait-ce que par le lied allemand, les règles canonisées d’écriture musicale deviennent relatives et même faibles : et alors cordes vocales chantant, corps dansant, musique éprouvent inventent créent une liberté sans borne. Ou la retrouvent.
Alors les cordes vocales et les instruments, ou les instruments seuls mais jamais détachés de leurs ancêtres les cordes vocales, inventent de toutes autres emprises sur l’espace, interactions avec l’espace ; et celui-ci répond à chacune et s’invente, se transforme, transforme qui chante et joue, transforme qui écoute.
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Lenz, égaré dans les montagnes enneigées,
dort dans le village qui l’accueille.
Mais plus encore que Büchner l’écrivain, Wolfgang Rihm le compositeur de 1978
égare Lenz dans d’immenses errances nocturnes
qui affolent les villageois ;
les êtres invisibles chantent dans le crâne de Lenz,
chantent dans le sous-bois ténébreux.
Lenz les entend, les suit les repousse les aime.
L’espace n’est plus la monodie horizontale ni d’un wanderer ni
d’un sentier solitaire dans la forêt.
Lenz et l’espace sont des carrefours démultipliés
de verticales et d’horizontales
où les cordes vocales lancent d’incompréhensibles éperons.
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Les cordes d’un alto et les cordes vocales d’une chanteuse (si possible l’instrumentiste elle-même) annulent la conventionnelle temporalité linéaire de l’espace. Ainsi fit Giacinto Scelsi en 1957, en composant Manto. Temps suspendu éternisé hors mélodie. Et alors surgit très claire la voix, disant syllabe à syllabe une prophétie donc un avenir. C’est Manto qui chante, fille du devin homérique Tirésias, elle est une Sibylle proférant l’oracle à Delphes. L’espace n’est plus une fluidité retorse, avenante ou fuyante. Cordes de la gorge et de l’instrument installent permanence, paix où se mêlent et fusionnent archaïsme antique et futur.
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Y a-t-il libération sous la voûte ?
Existe-t-il une chanteuse entre le sol et la voûte ?
Sonnant la même note cordes de l’alto ne disjoignent pas l’espace.
Les cordes vocales ne sont ni d’elle, la chanteuse, ni de nous qui l’écoutons,
les cordes vocales ni n’écartent ni n’enserrent
il n’est plus possible de savoir qui chante et qui écoute
car tout n’est qu’écoute, écoute de soi à soi
et l’espace n’a ni limite ni attribution
ni attrition ni rejet.
L’espace est, la personne est.
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La couche géologique la plus archaïque des dieux occidentaux veut affiner ses propres alluvions et y éliminer l’espèce humaine qu’elle juge inefficace. Or certains dieux, les Titans, s’y opposent, la jugeant amendable. Un des Titans, Prométhée, procure à cette espèce menacée le feu, le savoir, la science, la médecine… tout ce qu’Eschyle énumère. Prométhée libère ainsi la conscience et la pensée ; les vieux dieux de terreur et de soumission ne le lui pardonnent pas et le crucifient en haut du Caucase. Ici précisément commence l’œuvre de Luigi Nono, de 1981, Prometeo, tragedia dell’ascolto. Le borborygme borné des premiers dieux est absent. L’œuvre de Nono est statique, sans mélodie, sans intrigue : autour du Titan cloué au rocher viennent, pour demander conseil, tourner les êtres persécutés, Io changée en génisse, les filles d’Okeanos pourchassées, tous tournent en clusters vocaux scintillants tandis que Prométhée, note solitaire de la clarinette contrebasse, sonne le bourdon de la libération. Nono retire toute linéarité, toute eschatologie, l’espace est pure gestation lente de lui-même où l’action de l’espèce humaine utopiquement libre va pouvoir s’engager. Eternité de l’accouchement de la liberté. Le premier geste de cette danse statique est la prononciation chuchotée de quelques syllabes d’un poème de Hölderlin. Poète utopique et fondateur.
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Monteverdi conduit en 1607 Orfeo à la limite mélodique et physique de son destin de héros demi-dieu : à la frontière de l’outre-mort. Afin d’en ramener son épouse Eurydice tuée par un serpent. A cette frontière le chant des cordes vocales cesse, le corps se détruit, l’énergie de l’espace se fige. Ainsi le conçoit l’Europe traditionnelle. Au contraire Monteverdi hérisse les cordes vocales d’Orfeo qui abruptes insistent face à Charon, verrouilleur de l’outre-mort : O-o-o-o-orfeo sono i-o-o-o-o, Orfeo dilate son chant, le bégaie, le diffuse dans la répétition et le hoquet. Dilapidant son nom par le trébuchement le corps qui danse immobile et en rebonds insatiables disperse l’espace, efface ses frontières : cordes vocales et corps agile, qui soutiennent les instruments eux-mêmes dupliqués en échos franchissent la frontière et commencent voyage dans l’au-delà, dans l’espace inouï de la Renaissance.
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C’est nuit noire. Désert de sable et de caillasse, vie extrêmement dure et soumise aux rares pluies de l’hivernage, on pousse les troupeaux de vaches étiques devant soi. Il faut refonder la communauté, la prolonger, la perpétuer. Donc la chanter. Chant a capella : le Guéréwol. Les jeunes hommes célibataires Peul Wodaabé, au Niger, se maquillent visage, ajoutent longues plumes d’outarde à leurs cheveux tressés, écarquillent yeux et mâchoires pour qu’en étincelle la blancheur. Ils s’alignent en un seul rang serré. Dans l’obscurité un jeune lance le chant à note unique que tous reprennent en cluster puissant hors tout effacement du souffle. Les chanteurs à toute gorge sautent ensemble le plus haut possible du sol. Très long chant.
Assises dans l’obscurité les jeunes femmes choisissent au chant, au saut, à la blancheur des yeux et dents, qui sera son mari.
Cordes vocales a-mélodiques refondent la communauté, danse de seuls bonds verticaux refondent la communauté et l’espace désertique, aucun repli individualiste, aucun recul minaudant, chant, chant, chant, chant, bond chanté, bond chanté, bond chanté au cœur de l’obscurité.
Les étoiles tombent dans le chant. Hommes et femmes jeunes relèvent le désert sableux dans la procréation.
Carrefour sans axe ni avenue ni cap au loin à toiser, tel est le cluster bondissant.
Etres humains buissons touffus de cordes vocales conduisant sur place leur troupeau de siècles et de siècles rendant transparente la nuit et irradiante la vie qui se choisit dans le bond et le cluster chanté.
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Carrefour encore : au peuple juif asservi en Egypte il est temps d’indiquer un itinéraire d’émancipation et de destin et, pour cela, de lui désigner un homme qui sache le guider. Loin de mettre en musique linéaire et brillante cette interrogation-polarisation vitale pour ce peuple, très loin d’écrire en quelque sorte un nouveau chœur d’entrée d’une Passion qui soit marche triomphale et procession tragique, Schoenberg ouvre son opéra Moïse et Aaron en 1932 par le dialogue entre le Buisson ardent et Moïse. Le dieu veut convaincre Moïse âgé de guider l’exode, mais par une dilution de la parole en cluster murmuré, presqu’informe, ondoyant, vaporeux, ressac d’injonctions, pression diffuse. Le vieillard pressenti, Moïse, trébuche dans un sprechgesang a-mélodique. Schoenberg exerce sur l’espace une double emprise qui se dérobe, sphère sonore d’un divin qui s’émiette et pointillé de l’effroi de l’anti-héros.
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Kim Wol-ha chante en 1986 le chant Gagok, d’une tradition coréenne demi-millénaire : elle chante l’être aimé, la nature, la loyauté. La très simple mélodie de sa très lente parole en sons surtout graves est soutenue par quelques instruments traditionnels qui peuvent faire penser aux flute, hautbois, cithare, vièle, cymbalum et tambour. Antipodes du lied allemand qui déroule la mélancolie d’un solitaire dans une nature en symbiose habile, enrobante et fuyante : espace en dichotomie habile du piano et de la voix faisant face à l’auditoire saignant secrètement de solitude. Dans ce chant Gagok pas le moindre indice de plainte. Les cordes vocales de Kim Wol-ha alternant dans la même longueur de souffle syllabes graves-vibrantes et aiguës-éraillées installent la personne chantante et l’écoutante dans une plénitude solipsiste mais immense, vaste comme un océan étal sous la lune, comme dix chaînes de montagnes qui n’ont nul besoin de plaines ni de points cardinaux.
Le chant Gagok accomplit cérémonie de paix et de déploiement de soi dans un espace que rien n’encombre, ni quelque menace, ni mort, ni dieu. Quelle est cette personne chantante/écoutante que le Gagok fait naître du silence du monde, personne d’une immense énergie mais frêle dans ses tremblements, personne accomplie et heureuse dans son unicité ensemencée de silence ?
Le chant et ses acolytes instrumentaux, en pétrissant les sons de la gorge pétrissent le réel, moulent l’espace. Nulle séparation, ni mise en perspective ou à quelque distance. Nul sevrage de quelque transcendance.
La personne chantant/écoutant est l’espace. L’espace est la personne chantant/écoutant.
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Voici tout l’inverse. L’espace européen de 1912 est alourdi abasourdi entravé de multiples artefacts industriels, rationnels secs, classicistes, romantiques : abondant lourd magma en voie d’auto-étouffement que Musil surnomme Cacanie, servant à, obéissant à une conscience européenne victorienne hypertrophiée où le wanderer solitaire erratique s’est métamorphosé en héros conquérant colonisant les lointains de l’espace sans prendre temps de les écouter et comprendre.
Mais partout des jeunes créateurs en Europe auscultent ce magma et ôtent à cette conscience ses chaînes platement rationnelles : les futuristes russes ou italiens, les Apollinaire et Picasso en France, les vorticistes anglais, les expressionnistes à Berlin et Munich… Debussy à Paris, à Vienne Schoenberg avec Berg et Webern prennent à bras le corps la musique en tant que main d’emprise sur l’espace et simultanément sur la personne. Secouent avec vivacité ce duo espace-personne.
1912, Schoenberg empoigne 21 poèmes un peu décadentistes d’un poète belge, Giraud, et dissémine la voix de la diseuse-chanteuse en un sprechgesang tout de parodie, de rebonds, de théâtralité burlesque, de verve de cabaret, de mélancolie moquée. Sprechgesang que soutient un petit ensemble, piano, flute, clarinette, violon et violoncelle. C’est Pierrot lunaire, qui libère les circassiens mélancoliques des Picasso de la période bleue et construit une acrobate de la pensée et des syllabes chantées-dites. L’espace devient une mosaïque désassemblée où tout est reconfigurable, la personne disante-chantante est le kaléidoscope de l’être humain occidental nouveau, cubiste, bientôt surréaliste, expressionniste, dépourvue de besoin de conquérir, dansant son corps mille fois plus articulé et précis dans un espace en miroir, mille fois plus libre.
Mais deux ans après la guerre bloque tout. Vingt ans après le nazisme juge « dégénérée » cette musique et entend tout bétonner, espace, humanité, musique.
Cependant rien n’arrête en Europe la mise en kaléidoscope de la personne chantante dans un espace démultiplié. Voici Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova que György Kurtág compose en 1976, puis voici Fragments de Kafka qu’il compose en 1985. Voici la Sequenza III pour voix que Berio crée en 1966, les vastes œuvres de Georges Aperghis. Et tant d’autres œuvres récentes, libérant tant espace que personne et que musique…
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Berio ose ceci (qui devrait être une évidence pour tous) : l’espace est toute l’humanité passée, présente et future, en travail, en acte, en souffrance, en élaboration ; ses voix, consécutives ou superposées, nécessairement polyphoniques, par multiples mélodies populaires forgent les liens, tendent les conflits, distendent les tensions. Luciano Berio dispose en 1976 son Coro -en français : Chœur- par tandem une voix et un instrument côte à côte, quatre-vingt personnes en tout, amphithéâtre, arène, globe, espace illimité chantant instrumentant. Non pas vertige mais ample rotation du labeur humain, rotation de l’espace ; de même que Beethoven lança en eschatologie inlassable mais linéaire l’utopie de l’Hymne à la joie pour conclure/ne pas conclure sa Neuvième symphonie. Ici le chœur, choeur grec antique aussi bien que chœur des femmes aînées chanteuses-danseuses de Koyo, est devenu universel. Epique et narratif le chœur pivote sans cesse, en rotation lumineuse, autour d’un poème épique, au titre explicite, de Pablo Neruda, Résidence sur terre : parole chantée archétypale et de toute modernité.
Chaque forêt a son chant,
chaque île a son vent
et, parmi les rafales, son bourdon,
chaque ville a ses nouveau-nés et ses ossements
et, parmi les reliques d’argile et d’acier, son hymne rude,
chaque école a ses jeux et ses greniers
et, parmi les labyrinthes des savoirs, son incantation,
hauts et bas des sons et du relief
et chacun respire par les cordes vocales de tous
dans le carrousel de lumière et d’ombre.
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Dans l’immense miroir-prisme de sa grande pièce symphonique
Répons qu’il compose en 1984
Boulez ouvre la question fondatrice et radicale :
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dans la lande en pente
est-ce que les bruyères à millions de petits pas
s’approchent des vagues, du ressac, du vide…
Dans la caverne où ragent les vents galactiques
est-ce que par familles et dures foules
hommes et femmes se pressent se bousculent
s’engendrent s’embellissent se ravinent
et entendent décompte et balbutiant grand récit,
épopée et déluge, dont ils sauraient
reprendre, rebâtir, élargir, dépasser
toute syllabe, tout mot, toute inouïe phrase ?
Est-ce que, est-ce que, est-ce que
cordes vocales suspendues avant l’énonciation et instrumentistes
savent écarter déluge et relancer épopée
savent donner naissance et sens aux sons ?
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Jusqu’où forgent-ils l’espace et la personne ?
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Yves Bergeret
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Monsieur Yu à Paris
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Leporello à 26 volets (format déplié 20 cm de haut par 364), acrylique, encre de Chine et lavis de cette encre, et collages de papiers de riz chinois irrégulièrement teintés et de fragments d’un papier de riz fait à la main au Népal, oeuvre créée à Paris le 16 mars 2026 après y avoir rencontré la veille un Chinois âgé aussi admirablement indépendant que lettré.
L’envergure ample et l’intelligence de toute finesse du Concerto pour violoncelle qu’en 1966 György Ligeti a composé, n’ont cessé d’accompagner la gestation et la réalisation de ce Leporello eurasiatique.
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1
Il a plié les deux ailes de l’Eurasie,
né au bout de son aile orientale,
vivant au bout de son aile occidentale,
très âgé à présent
parlant les deux langues
minérale comète à double sillage.
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2
Les montagnes de l’Himalaya
et plus que tout leurs grottes peintes
lui parlent, dans le dos des maîtres
mais il aime autant ausculter
les gouffres de l’Atlantique
et démêler les algues scandinaves
et les restes de nef arthurienne.
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3
La pluie ou le sang ou la sève
lui coulent sous la peau
mais aussi sur la peau
et ruissellent sur les monts et les steppes
du continent encore jamais dit jusqu’à son terme.
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4
Point jeune n’est-il.
Plis ou rides ou grinçantes articulations du corps.
Qui, bien au contraire, ne se brisent point.
Bien au contraire. Bien au contraire
c’est qui lui retend le ressort
et plie et déplie les deux ailes d’Eurasie.
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5
Eurasie lui prête
lui emprunte
oreille et bouche
malgré toute tempête
malgré l’aigle du dieu stupide,
il parle, édite, traduit, diffuse.
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Tirant les traits horizontaux et verticaux
du ciel et de la mémoire
et de la loi du temps de paix
et de la loi malgré le temps de guerre,
tirant les traits
car doux et très ferme géomètre.
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7
Derrière les troncs de la chênaie
derrière la paroi du fond de la grotte
quelque chose appelle
quelqu’un l’appelle et appelle son fils
et le fils de son fils.
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8
Derrière la chênaie
derrière la grande houle salée
il sait qu’il est déjà assis
et nous parlant de là-bas pour plusieurs siècles.
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Yves Bergeret
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Grise inclinée
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Le petit train me menait, ce 17 février, neige et brume, vers l’est, à Briançon, donc à la frontière italienne, là où le dialogue entre les langues nous est vital, non seulement l’italienne et la française, mais aussi celles des migrants et des réfugiés du Sahel et du Proche-Orient qui passent ici les cols au péril de leur vie. Soudain en plein ciel quelque chose a fendu la brume : aussitôt a commencé à se former ce poème en cinq strophes que j’ai calligraphié à L’Argentière & Briançon le 18 février 2026 sur un petit Leporello à 24 volets, de format déplié 12 cm de haut par 216, acrylique, crayons de couleurs, collages d’un papier népalais à la main que j’ai légèrement imbibé de rouge et de bleu.
En créant ce Leporello je sentais toute mon écoute musicale intérieure entraînée vers Continuum que György Ligeti a composé en 1968 pour clavecin, forme vivante et ascendante de la modestie et de l’inébranlable espoir.
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1
Puis a surgi dans la brume
que sur les monts je pensais uniforme,
qu’on m’a dite fatale,
que je sens veuve comme un pied sans talon,
puis a surgi sans un son
une montagne.
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2
Beaucoup plus blanc que la brume
s’incline son sommet
si bien qu’il incline à son tour la brume
qui ne sait plus l’effacer.
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3
Pentes inégales, nulle symétrie,
inclinaisons indociles et muettes,
nulle ombre avouée,
en somme une personne plus réelle que réelle.
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4
A peine sous le sommet,
insituable dans l’altitude tant brume
et neige ont effacé tout signe,
juste une falaise grise inclinée aussi,
bourdon par le haut, dis-tu,
récit dur, récit tu
à qui si elle respire
se suspend toute personne
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5
En plein ciel falaise fine telle
planche inclinée, telle échelle oblique
et tout monte vers l’est, vers la frontière
et mon cheminement sent qu’il monte aussi,
qu’il gagne peu à peu la parole,
là, à l’est.
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Yves Bergeret
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Marta & son fils
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La semaine précédente alors que de répugnantes vociférations bellicistes assaillaient chacun, je remarquai à Douarnenez devant l’océan une mère, sûrement artiste ou même musicienne, et son fils, personnes étonnantes et d’une vigueur presque épique, pourtant fragiles. Je les écoutais
Puis le 21 janvier 2026, à La Chapelle-aux-Naux, près de Tours, j’ai créé sur ce Leporello chinois à 26 volets, au format déplié de 28 cm de haut par 520, ce poème en cinq strophes qui rend hommage à la lucidité du dialogue que la mère, comme une Akhmatova d’Argentine, attisait.
Créant cette œuvre-ci j’écoutais très attentivement le Quatuor à cordes n°3 que Bela Bartok a composé en 1927.
Sur les volets de ce Leporello l’encre de Chine est appliquée au pinceau chinois ou au piquant de porc-épic de Koyo ; les collages incolores sont d’un papier rustique fait à la main à la campagne au Népal ; j’ai encollé aussi des fragments d’un papier chinois très léger, de 40g, à peine trempé dans des encres de diverses couleurs.
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1
-Mère, attends encore que je vienne.
L’argile nage sur mon dos.
Le gel est fini, hier rien ne poussait.
Je réapprends à lire et à écrire.
L’embarcadère me joue une musique
que je mange.
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2
-J’embarque qui le peut, qui le veut.
Le preux est le fils que j’adopte.
Je t’adopte.
C’est l’océan,
viril embarqueur,
qui t’embarque,
preux aux formes
non écrites.
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3
-Mère, je suis la balise au large.
Tes courants contraires me drossent.
-Fils, épine transparente au centre de la paume.
Si je touche le clavier ma main bondit.
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4
-Mère, je ne partage mon nom
qu’avec l’horizon.
-Nourris-toi seul, fils,
vêts-toi seul.
Mon clavier est l’isthme.
Mes dix doigts sont l’archipel
dont la onzième île couve
la beauté avant ta prochaine naissance.
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5
Tu trembles, fils que j’adoptai,
le large et la mer et les vagues
entrent trembler dans ton souffle.
Le granit et les criques de la côte
tremblent dans le son que je crée,
mon granit intrépide,
mon stellaire miroir
dans lequel je plonge et perçois
la silhouette non pas mienne
mais des femmes et des hommes
en tragique et pacifique cheminement.
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Yves Bergeret
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Cantate profane
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Ce petit et très vif Leporello à 26 volets, je l’ai créé à La Chapelle aux Naux, près de Langeais, le 1er janvier 2026, acrylique, encre de Chine, crayons de couleur & quelques collages de papier très fin de 40 g rehaussé, au format déplié 12 cm de haut par (9 cm x 26) 234,
en pensant et écoutant tout attentivement bien sûr la si énergique et mystérieuse Cantate profane que, inspiré par des chants et danses de la campagne roumaine, Bartok a composée en 1930, et aussi en pensant précisément à deux jeunes musiciens contemporains talentueux et amateurs de montagne sauvage, une pianiste et un flûtiste.
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1
Ciel noir
comme est noir
le fond de la soute
du navire du monde
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mais parole
telle flûte au désert
ouvre les ténèbres
et les poissons partout
bondissent à la surface.
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2
Bondissant à la surface
les soutiers
les morts- non morts -vifs
les poissons arc-en-ciel
bondissent replongent
et jaillissent au cœur du vent
les gens de pensée et de parole
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3
et se fendille et se brise
et se disloque
la carapace de glace
sur fleuves et mers
et le ciel est si clair
que les eaux et les poissons
sautent s’élancent
y boivent y sautent.
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4
Au ventre du ciel clair
où litanie de bonds
donne bourdon
passe et s’allonge et s’étire
le vol des oies sauvages.
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5
Oiseau de feu
à l’avant des oies sauvages
sacre du printemps
de toute terre de toute eau
oiseau sacre
émergent du fond
très sombre des eaux
moulent le chaud mont réel
où s’appuient le vent
et la toute libre parole.
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Yves Bergeret
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Chêne
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Œuvre sur un Leporello birman acquis près de la frontière nord de la Thaïlande en 2018, papier noir d’environ 120 g à très gros grain et séché sur une forme artisanale, en 16 volets, au format déplié de 47 cm de haut par (16,5 cm x 16 ) 264, sous deux plats très épais de couverture beige encollés de tissages très souples de chanvre non teint, dont l’un porte, sur légère écorce de bambou encollée et centrée, un mantra bouddhique en caractères palis ; sur le papier noir des 16 volets j’ai encollé des fragments de papier chinois très légers que j’ai rehaussés d’encres colorées et sur lesquels j’ai écrit le cycle de 8 « poèmes à deux temps » que voici, à Paris le 26 décembre 2025
en écoutant attentivement ce « Monde à rebours » que Ligeti a créé en composant en 1962 Aventures, 3 voix onomatopéïques (soprano, contralto & baryton) et 7 instruments pour, en parodie et impertinence, en candeur et rouerie, dire toute l’énergie créatrice et destructrice de la vie.
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1
Flottant
bois-flotté
chêne
au fil du courant
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tu amasses promesses
des coups rythmés du sculpteur
qui te lèvera atlante
debout
à front d’aube.
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2
Es-tu cœur météore de l’embâcle
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ou âme taurine du courant ?
3
Es-tu le sel
que le torrent
qui ne pleure jamais
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n’arrive pas à reconnaître
et à jeter dans le feu
pour qu’il crépite
à l’amont de toute pensée
et l’éveille ?
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4
Ainsi équarri
tronc
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ferais-tu pont jeté
d’une rive à l’autre
putrescible
mais si peu.
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5
A-t-il une ombre, le torrent ?
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Si ce n’est ton corps et son cheminement
aux cent regrets
aux mille respirations.
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6
Tu sais concentrer une montagne
dans tes veines ligneuses,
cher bois flotté,
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et tu la soulèves
en masse vaporeuse,
plus dense en haut qu’en bas
marbrée comme un récit
épique et tragique.
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7
Eraflé de toute part
tu ne sombres pas
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tu es porte battante
de la demeure dont tous rêvent
et où nul ne parvient à loger
sauf le noir grillon d’hiver.
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8
A tout vent
à tout souffle
à toute plainte
à tout exil
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donne ton large torse
et à nous ton talon d’or
et ta clef universelle.
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Yves Bergeret
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La connaissante
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Face aux négations ultra-violentes de la vie par les massacres du 13 novembre 2015 à Paris, face aux détournements haineux de la parole vers xénophobie et slogans assassins, face aux pulsions obscures du dogmatisme, de la prédation et de la destruction, il est nécessaire de réaffirmer combien la parole, donc la conscience, donc le dialogue, donc la connaissance sont sources intarissables. A nous d’entretenir ces sources et d’en écarter chaque jour les vomissures des monstres. Nécessité.
J’ai choisi un très grand Leporello pour célébrer la gestation de la parole donc de la connaissance. Je m’approche ici d’un style mythique. Dans le mythe et même dans l’archétype la parole, donc la dignité connaissante, savent trouver à vibrer et à vivre.
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Poème, donc, en six strophes. Je l’ai créé à Briançon le 10 novembre 2025 sur un Leporello chinois à 22 volets au format déplié de 42 cm de haut par 660, encre de Chine, crayons de couleurs, acrylique et collages de fragments d’un cahier de comptes de 1913 d’un chocolatier de Langeais, ainsi que collages de papiers de riz népalais à la main que j’ai rehaussés d’acrylique,
en ayant sans cesse en mémoire les chants Peulh Wodaabé enregistrés en 1983 dans le désert du Niger, où une nuit l’an de jeunes hommes alignés et parés (plumes, cauris, colliers, dents et yeux les plus blancs possible…) chantent a capella, avec de puissants bonds verticaux, des chœurs Guéréwol, longs clusters, devant des jeunes filles assises qui, à l’écoute, au bond et à la parure, choisissent chacune celui qui méritera d’être son époux ;
j’ai écrit et calligraphié ce poème en pensant aussi à l’admirable projet musical et métaphysique de Stockhausen, Licht, cycle de sept opéras, chacun manifestant l’acte de création cosmogonique dans un des jours de la semaine, le plus vaste étant celui de Dimanche, Sonntag aus Licht, écrit et créé de 1998 à 2003 pour quatre sopranos, deux altos, cinq ténors, un baryton, deux basses, une voix d’enfant, une flûte, un cor de basset, une trompette, trois choeurs, deux orchestres, synthétiseur et électronique.
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1
Tout alentour de ma maison
les sommets enneigés.
Ils brillent la nuit.
De nuit l’horizon
se tient plus haut.
Orion se dispose à danser.
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2
Couronne nocturne blanche.
Pivote-t-elle…
manège de quelle enfance…
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3
Circonférence blanche
bord circulaire du monde
bord de la vie
et au-delà les éboulis
tombent les cascades tombent
des corps tombent des bombes tombent
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4
Tout alentour de ma maison
ronde blanche
à mon zénith l’immense cercle noir
dont inconnue est la profondeur
fontanelle de qui
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5
A chacun l’anneau blanc de sa vie
le cercle nocturne
et la chaleur maternelle
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6
A l’aube une fois l’an
elle met le jaune le rouge et l’orangé
sur toutes les pentes
puis au dessus elle renforce
le blanc fracassant de la neige
et elle souffle souffle
avec tant de confiance, tant d’élan
qu’une des montagnes s’envole
pour traverser les gués les océans
les mondes et les galaxies
mais elle, elle se suspend,
et moi avec elle,
aux racines sombres
qui arrachées s’élèvent
et elle y perçoit, je perçois
les cheminements de la parole
et de la pensée encore hirsute
pensée frisant à présent
dans les vents galactiques.
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Yves Bergeret
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Elle agit
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C’est ici un poème d’hommage à Madame J. P.
Je l’ai créé à Briançon le 9 novembre 2025 sur un Leporello chinois à 26 volets au format déplié de 20 cm de haut par 364, encre de Chine, crayons de couleurs, acrylique et collages de fragments d’un cahier de comptes de 1913 d’un chocolatier de Langeais, ainsi que collages de papiers de riz népalais à la main rehaussé d’acrylique,
en ayant sans cesse en mémoire, Vox humana, et précisément son Finale que Maurizio Kagel composa en 1979 sur un chant anonyme probablement du quinzième siècle en Ladino, Madres amargadas, œuvre de dignité et de respect, de conscience de toute souffrance, pour voix de femmes, diseur au haut-parleur et quinze instruments.
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1
Elle nage, épaules à mi hors de l’eau,
les yeux sur l’horizon,
des ombres, des masses ombreuses la suivent
l’accompagnent sous l’eau
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2
battant des pieds pour avancer, sillage
et écume qui résonne avec les filets de
bulles des noyés ou des près de noyade se débattant,
« suivez-moi », leur répète-t-elle.
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3
Ses bras brassent jettent écume embruns
pour effrayer l’atroce oiseau qui guette proies cadavres
à déchiqueter, elle avance.
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4
L’oiseau de mort de meurtre la poursuit
elle durcit les muscles de ses épaules
elle approche archipel,
elle entre sous terre, elle glisse sous les trois rochers
et dit « Suivez-moi ».
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5
L’oiseau noir assez bête pour s’infiltrer
perd moitié de ses plumes,
elle dit : « courbez bien la tête,
les stalactites nous défendent,
soyez enfants soyez grands,
soyez clairs, ne pleurez que parfois ».
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6
Elle sait l’accès au lac noir
dans la vaste salle voûtée
qui s’est creusée juste sous le sommet d’or,
elle connaît le lac de toute consolation,
elle choisit de s’accouder au sol et puiser de sa main gauche
un peu d’eau et donner à boire les perles
douces et incandescentes de la toute fraternité.
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7
Arrivera-t-elle enfin la nuit où l’oiseau de meurtre
se sera définitivement empalé sur stalagmites
avec cris plus absurdes que jamais…
le lac racle ses rives sous le va et le vient des jeunes vagues
qui s’accordent aux pas de tous ceux et de toutes celles
qui descendent ici à l’abri, par art et amour de la vie.
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Yves Bergeret
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Dégrisé
Voici ce poème sur un Leporello (20 cm de haut par 26 volets de 14 cm de large chacun, soit déplié 364 cm), encre de Chine, crayons de couleurs & collages jaunes, dorés, rose & lilas, créé à Paris, le 3 novembre 2025
en écoutant la liberté sans limite, l’humour et le besoin incessant d’une dimension onirique et pacifique de Oblak Semen que Vinko Globokar a composé en 1996 pour trombone seul, mais aussi avec parfois onomatopées et même quelques pas de danse de l’interprète et parfois également une plongée de l’embouchure de l’instrument dans un large bocal d’eau plus un tout petit peu de percussions par toujours l’interprète unique.
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1
Maison fraîche
jamais froide n’est,
maison ou carrefour
le ciel est son toit.
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2
Pleine lune
efface cinq nuits
Orion
qui file au pôle
laver sa ceinture.
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3
Quel pôle ?
Le troisième,
le peu reconnu.
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4
Ma tâche au pôle, dit Orion :
laver ceinture
astiquer cuirasse
délacer jambières,
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5
démonter l’attirail,
le laisser briller seul à la lune
et redevenir enfant,
écouter quelle comète fait merle.
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6
Dos de cartes,
brave et gourd
bien scintillant
mais pupilles ni de Méduse
ni d’aucune Gorgone.
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7
Maison tiède à la lune
ardoises et lauzes volètent
aux vents étésiens.
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8
Très propre Orion revient
après la lune
remet portes et fenêtres
en place
en place pour la procession.
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9
Cortège emmène
sous l’humus et le sable profond
les dogmes les mépris les ferblanteries.
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10
Maison aux volets battant à tous vents
deux portes
celle d’Orion dégrisé
celle de la lune miroir.
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Yves Bergeret
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Silex vers Orion & Chêne-héros
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SILEX VERS ORION
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Voici un Leporello chinois à 26 volets, de format déplié 20 cm de haut par 364, créé à Arles le 9 octobre 2025, acrylique, encre de Chine, crayons tchèques Koh-i-Noor de couleurs et collages d’éléments d’une facture japonaise de 1860 d’un grossiste en Saké, et collages aussi d’éléments de comptabilité en 1904 d’un grossiste en charbon de bois de Crest.
1913. Plus d’un siècle déjà. Stravinski crée le Sacre du printemps à Paris, éloge particulièrement dynamique à la création de la vie, chorégraphié par Diaghilev et sa troupe éloge à la générosité de la création. Aussitôt la partie grincheuse et mesquine du public crie au scandale.
En créant ce Leporello-ci pendant mon séjour à Arles, j’ai eu sans cesse devant mes yeux la nuit le bon géant Orion en sa constellation et dans mes oreilles cette œuvre-phare de Stravinski, alors qu’en ce moment nous assaillent tant d’horreurs et d’âneries non seulement en mots mais aussi en actes.
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1
Dans la forêt obscure ouvre-nous,
marcheur intrépide,
un sentier de silex d’or et de cire.
Mais gare au minotaure
tapi dans le tintamarre
du fourbe églantier.
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2
Lionnes de Mycènes
griffes limées ou pas
laquelle de vous deux,
la cascadeuse ou la suave,
nous donne compagnie
jusqu’au front d’Orion ?
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3
J’aime qui bâtit
en se brûlant même les ailes
dans le feu noir du vent galactique.
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4
Perçants petits cris petits trilles
étoiles menues proches de l’horizon
envoyez nous une corde sans nœud
qui nous tracte, mes amis,
au bord du gouffre de la grande question,
qui nous mène à l’entrée
de la passerelle vertigineuse de la toute liberté.
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5
Réaffirme réaffirme
que la paix ne peut que couler comme source
et résurger
dessous talons
de bottes ensanglantées
et dissoudre
le chaos grotesque
des fortins frontaliers.
Et contre eux.
Boire, boire.
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6
Je sors des camps.
J’échappe aux écrans.
Je mesure et refuse le délitement de toute harmonie,
je décrasse les pores de la peau du monde.
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7
La meilleure scénographie
s’agence en miroitement de souples écailles.
Torrent cascade mer
ne brûlent ne calcinent ni ne ruinent
mais abreuvent l’os la gorge la voix.
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CHÊNE-HEROS
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Voici un très petit Leporello chinois à 26 volets, de format déplié 12 cm de haut par 234, créé à Arles le 6 octobre 2025, acrylique, encre de Chine, crayons tchèques Koh-i-Noor de couleurs et collages d’éléments d’une facture japonaise de 1860 d’un grossiste en Saké.
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De très loin dans une de ses gorges en amont le Rhône a emporté le tronc d’un énorme chêne. L’a usé, l’a cogné, l’a heurté, l’a frotté. Vers 1660 la Confrérie des charpentiers d’Arles décide d’offrir à l’église saint Julien du centre de la ville un habillage de bois tout autour du choeur. Par piété mais surtout pour honorer le roi de France qui va passer une heure ostensible et pieuse dans cette église. La Confrérie des stucateurs et doreurs sur bois s’associe au travail. Les charpentiers habitués avant tout à assembler des carènes pour qui doit flotter sur le fleuve puis la mer utilisent l’énorme bois-flotté du chêne. Un charpentier, non pas un artiste de cour, tape et incise et frappe et cogne la masse très large pour figurer un saint Julien, parrain de l’église ; le lisse et le souple de la contorsion d’un drapé baroque ne l’intéressent pas. Le charpentier anonyme crée ainsi un chef-d’œuvre. Presque pré-cubique, deux siècles et demi à l’avance ; un ancêtre d’une figure de Zadkine.
Les heures du jour, j’écoute le charpentier percussionniste du chêne-flotté. La nuit quand Arles dort, les sons lointains du tronc qui flotta en se cognant dans les remous et les très secs diurnes coups des gouges, haches, burin, rabot montent ensemble à la voûte de pierre, la traversent et se jettent dans les bras du géant peu docile Orion : sa constellation brille tant que chaque nuit vers trois heures elle me réveille en passant devant ma fenêtre à l’est. Le chêne-héros, fils du charpentier sans nom, rejoint bel et bien les six percussionnistes qu’en 1976, Hugues Dufourt a réunis pour jouer son Erewhon. Merci, charpentier de la carène.
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A ma ceinture, dit Orion,
je lie des étoiles
et leur cherche des formes.
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Ma racine profonde, dit le chêne,
a tant soulevé la montagne
qu’enlacé à sa plus belle roche
j’ai roulé jusqu’au delta du Rhône.
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Moi, à coups aveugles
je sculpte le chêne que j’assèche,
je veux, dit Orion,
qu’il vole avec moi.
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Je sculpte un héros
plus qu’indocile aux dieux.
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Dans le bras du bouscatier
je me glisse
et taille au héros
un drapé carré
et le dore.
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Héros,
chante avec moi
dans les vents galactiques.
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Héros
de chêne de montagne
ton corps
est mon échelle.
Par toi
je descends à l’aube
au fond du fleuve,
au soir je remonte juvénile lavé.
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Ton drapé doré
barreaux d’échelle,
ton drapé carré
c’est ma signature.
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Héros doré
je te fends du bas en haut
d’un vide par où souffle
très ardente parole notre.
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Yves Bergeret
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