Figures au Troodos
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Voici ce poème, né de réalités tout à fait concrètes, dont certaines d’il y a quelques jours, mais aussi d’autres fort anciennes : des fresques médiévales qu’il y a plus de vingt ans j’avais longuement regardées et analysées dans quelques petites chapelles de la montagne du Troodos, à Chypre. Réalités pour certaines tout à fait infectes, car violentes, irrationnelles, vaniteuses ; réalités, pour d’autres, étranges, non désespérantes ou même optimistes : je choisis bien sûr le côté de l’action bâtisseuse et du dialogue. Pour vous transmettre ce poème j’ai usé d’un Leporello chinois à 26 volets au format déplié de 20 cm de haut par 364, avec encre de Chine et acrylique, collages de fragments d’un papier de bambou fait manuellement à la campagne au Népal et imbibé ci et là de rouge. J’ai créé cet ensemble à L’Argentière-la-Bessée et à Briançon du 27 au 29 mars 2026
en écoutant au fil des heures lutter, s’entrechoquer, se parodier les personnages du Grand macabre, opéra que György Ligeti a créé en 1978.
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1
Depuis huit siècles
les figures peintes
restent suspendues
aux voûtes minuscules
en pleine montagne de l’île
au bout oriental violent
de notre Méditerranée.
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Dans l’île aux fresques pauvres
je ne veux plus aller,
des guerriers stupides,
des affairistes traitres
des meurtriers balkaniques
lui ont dérobé son âme…
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Figures des fresques, figures orphelines
figures des petites fresques
en larmes au fond des vallons
entre les cyprès et les cèdres
que la bêtise et la violence
s’acharnent à vouloir déraciner.
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village de Kallopanayotis, massif du Troodos, Chypre
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2
Non, disent cèdres et cyprès,
aux haches aux tronçonneuses
aux scies aux explosifs
aux fous furieux qui prétendent
agenouiller chacune et chacun
sous leur dieu meurtrier.
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Non, non, dupliquent
les figures peintes aux voûtes
entre cèdres et cyprès
dans les hauts vallons.
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Où es-tu, me demandent
les figures orphelines depuis les voûtes,
où es-tu ?
Après toi, qui de cette île
voudrait encore recueillir sur nos lèvres
presque sèches
les notes de désespoir
et de solaire espoir ?
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3
Ce soir un compositeur gréco-français
s’assied devant mes grandes calligraphies loquaces
dans ma caverne au pied de la montagne
à l’autre extrémité de la Méditerranée.
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Sanglante Méditerranée
sac et ressac jetant
sur les récifs devant les îles
des barques pourries
surchargées de migrants
et les figures peintes aux voûtes
chantent le désespoir
et l’espoir solaire de leur voyage.
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Le compositeur et moi
sommes en plein accord,
parole des naufragés
parole des exilés
parole des figures hissées jadis
en haut des voûtes
en haut des vallons
feront œuvre
sont œuvre.
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4
Il y a vingt ans
je créai un livre sur ces figures
que parmi les tumultes du Proche-Orient :
l’on peignit en haut des vallons ;
jamais ne naufrage ce livre.
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Il y a dix ans
voyageant sur cette île
le compositeur entendit
le grand bourdon
le long murmure
des figures peintes
et juste à ce moment là trouva mon livre.
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Vif argent le compositeur
assis ce soir dans ma caverne
tisse le lien de vie
qui va de l’île bafouée
aux noyés près des récifs
au poète qui entend toujours
le bourdon des silhouettes des voûtes,
le lien qui va aux figures qui tremblent.
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5
Dans la partition qui pourrait naître
sous les mains du compositeur,
dans le rebond de la parole
qui sur ce Leporello me naît en poème,
ce qui tremble de colère et de dignité
c’est la volonté de vivre clair,
de vivre en dialogue de parole.
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Tremble la farouche parole
tremble d’indignation
la fière parole,
frémit de s’élancer la pensée nôtre
qu’habillent le son et le mot.
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Figures sous les voûtes
grands témoins orphelins de toujours
enfants de l’œuvre de musique et de poème,
figures sous les voûtes
nos pères et nos fils,
viennent, viennent nos œuvres
héritières et devancières
de nous tous
hors toute violence.
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Mon livre sur les petites églises peintes de la montagne du Troodos à Chypre s’intitule L’image ou le monde, trois voyages vers les églises peintes de Chypre ; il a été édité en 2008, avec illustrations en couleurs, par le Centre culturel français de Chypre, bilingue, la traduction en grec étant due à Georges Kythréotis,
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Yves Bergeret
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Monsieur Yu à Paris
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Leporello à 26 volets (format déplié 20 cm de haut par 364), acrylique, encre de Chine et lavis de cette encre, et collages de papiers de riz chinois irrégulièrement teintés et de fragments d’un papier de riz fait à la main au Népal, oeuvre créée à Paris le 16 mars 2026 après y avoir rencontré la veille un Chinois âgé aussi admirablement indépendant que lettré.
L’envergure ample et l’intelligence de toute finesse du Concerto pour violoncelle qu’en 1966 György Ligeti a composé, n’ont cessé d’accompagner la gestation et la réalisation de ce Leporello eurasiatique.
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1
Il a plié les deux ailes de l’Eurasie,
né au bout de son aile orientale,
vivant au bout de son aile occidentale,
très âgé à présent
parlant les deux langues
minérale comète à double sillage.
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2
Les montagnes de l’Himalaya
et plus que tout leurs grottes peintes
lui parlent, dans le dos des maîtres
mais il aime autant ausculter
les gouffres de l’Atlantique
et démêler les algues scandinaves
et les restes de nef arthurienne.
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3
La pluie ou le sang ou la sève
lui coulent sous la peau
mais aussi sur la peau
et ruissellent sur les monts et les steppes
du continent encore jamais dit jusqu’à son terme.
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4
Point jeune n’est-il.
Plis ou rides ou grinçantes articulations du corps.
Qui, bien au contraire, ne se brisent point.
Bien au contraire. Bien au contraire
c’est qui lui retend le ressort
et plie et déplie les deux ailes d’Eurasie.
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5
Eurasie lui prête
lui emprunte
oreille et bouche
malgré toute tempête
malgré l’aigle du dieu stupide,
il parle, édite, traduit, diffuse.
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6
Tirant les traits horizontaux et verticaux
du ciel et de la mémoire
et de la loi du temps de paix
et de la loi malgré le temps de guerre,
tirant les traits
car doux et très ferme géomètre.
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7
Derrière les troncs de la chênaie
derrière la paroi du fond de la grotte
quelque chose appelle
quelqu’un l’appelle et appelle son fils
et le fils de son fils.
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8
Derrière la chênaie
derrière la grande houle salée
il sait qu’il est déjà assis
et nous parlant de là-bas pour plusieurs siècles.
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Yves Bergeret
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Un portrait
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Ce poème se déploie en cinq strophes sur un Leporello à 26 volets, au format déplié de 20 cm de haut par 364, aux encres de couleur tracées au piquant de porc-épic de Koyo, à l’acrylique et avec collages de papiers monochromes à la main, du Rajasthan, teints aux pigments naturels, créé à Paris le 8 février 2026.
Les Six Lieder opus 14 que sur des poèmes de Trakl Anton Webern a composés en 1909 pour soprano, clarinette, clarinette basse, violon et violoncelle, ont accompagné, dans leur humilité essentielle, leur rythme solaire et leur clarté radicale, l’écriture de ce Portrait.
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1
Au lieu de cette chair de l’espace proche
dont chacun aime vivre et sait vivre,
quoi ? rien que coups de hachoir, gouffres soudains
et treize cris.
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2
Mais l’autre partie de l’espace a su être océan minéral
dont le sel ne pique pas et dont l’eau porte,
jamais ne noie, dont l’eau porte archipels et sereins havres.
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3
Ainsi aussi s’apprend à cheminer par les langues,
ainsi se fait-on son propre créole
malgré, loin dans le dos, cris coups ;
et, face à soi, en pleine lumière, la parole.
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4
Voici aussi belle qu’un mythe
l’émergence du fond des eaux
d’un cheval noir
aux flancs immenses
mâchant les légendes
qui d’abord claudiquèrent.
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5
Et voici la mise en sens des fragments
et la convergence vers un ensemble
vers un visage
vers une figure
vers un futur qui ne connaît ni frayeur ni fuite.
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Yves Bergeret
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Terre sauve
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Cet ensemble de huit portraits de nos contemporain(e)s est né à Briançon en ces journées de grand enneigement ; le huitième portrait est, on le verra, plus que celui d’une personne. L’ensemble s’est déposé en une forme vivement calligraphiée arrivée à son accomplissement le 22 février 2026 sur un très grand Leporello à 24 volets, de format déplié 42 cm de haut par 720 cm, avec une encre de Chine particulièrement dense, acrylique, collages de papiers de lin du Rajasthan faits et teints à la main, collages de pages d’un Carnet de comptes (vers 1870) d’une brasserie japonaise de saké, deux collages de feuilles de riz faites à la main au Népal, et collages de fragments d’un Cahier de comptes (1905) d’un grossiste en charbon de bois de Crest.
Terre sauve est également réalisé, en même temps, sur un Cahier A4 du Rajasthan, de 72 pages de papier chiffon 200 g en coton, acrylique et encre de Chine, crayons de couleurs, matériaux de collages identiques à ceux de ci-dessus.
Ces poèmes, je les ai écrits et peints en écoutant les quatre pièces de Pléïades qu’en 1979 Iannis Xenakis a composé pour percussions, en particulier l’admirable pièce pour « peaux », car ni dans celle-ci ni dans les trois autres la confiance active dans la vie, dans l’énergie de ce qu’il y a de bon et de responsable dans la personne humaine, jamais jamais jamais ne renonce.
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1
Lui, on lui a brisé clavicules et vertèbres du cou.
Mais voyez ces failles et fractures dans la montagne.
Est-ce qu’elle s’arrête de vivre et de pousser et de gronder ?
Non !
Et lui, tout brisé soit-il, reprend danse et voltige, jongle,
appuie mains au sol,
et du même élan
jette genoux et chevilles vers le soleil
qui le remercie pour nous, gens du sol, nous tous,
et la Terre tourne encore plus nourricière
et dans sa rotation vogue à l’endroit
dans sa propre pensée de Terre.
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2
Celle, mille doigts, qui cherche l’harmonie de la Terre
dans les tourbillons de la musique,
celle qui valse avec la tornade de la douleur et de la fête,
celle qui rappelle l’eau s’enhardissant trop loin de la source,
celle qui rassemble les sons échappés des gorges en discord,
celle qui réunit les pôles et les océans,
celle, mille doigts, qui s’enfouit dans le feuillage des étoiles,
l’oeil de la tornade est-il sa pensée, la pensée,
est-il bouche de la parole ?
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3
Cet autre qui élabore « grille »
pour interpréter et comprendre plus finement le globe,
qui pense la forte et fragile joie des sols,
cherche comment protéger du désastre annoncé
et libère ceux en procession déjà funèbre par cécité ;
le voici modélisant « grille » du permafrost de notre globe
pour que nous le connaissions, le sauvions,
nous sauvions.
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4
Cet autre va à force de ses jambes
rouler à vélo à mi-hauteur des Andes.
Il creuse sillage à mi-pente,
se hisse en haut de la forêt tropicale,
cherche à contre-pente comment remonter
les alluvions descendues trop tôt, vierges,
aveugles, comment retourner les galets
et les pierres pour remettre au soleil
leurs faces éborgnées, édentées, striées de solitude.
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5
Cet encore autre qui, de mon village,
monte presque jusqu’au sommet,
et qui y nettoie les dix sources soeurs sous la crête
pour poser là enclume et forge
sait, lui, apprivoiser le feu
et commence à ouvrager dans ses tenailles
des majuscules d’une dignité inaltérable,
des clavicules et des vertèbres d’immortalité.
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6
Celui-ci traverse la mer en marchant sur les eaux.
Elle ne corrode pas la plante de ses pieds,
peu lui importe qu’elle soit salée
il va toujours pieds nus,
grès granit ou eaux,
car sa vie, il le sait, est la marche sur l’infini terreau,
stable ou fluide, de la parole
que ses mains brassent activent,
et ses pas le font aussi
et son chant sotto voce ou choral
et son rêve.
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7
Celle-ci cherche sentier vers gradins
donnant sur arène et coulisses et praticables
et installe une scène en planches de chêne
où cognent et claquent les escarpins
et les galoches de toutes les langues
et même les talons très durs
des gens du désert aux pieds nus
et va par-ci le palefrenier et par là la veuve non laide
et tous dansent farandole
sous les yeux des dieux écrasés d’amertume
car mettre en scène notre dramaturgie
les déboute comme vieilles algues,
aucune vendetta ne perdurera plus,
la scène est bouffonne,
acteurs et spectateurs débattent.
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8
Cette autre, aux longs cheveux gris, finit par s’affoler
s’envoûter s’enivrer
des replis sombres de la robe
des légendes et des langues orientales.
Robe passée sur quel immense corps,
mal ajustée, sidérante, belle. Moulante.
Dissimulant la taille, mais de qui ? Pourquoi tant de plis,
pour qui tant de jupons et de tabliers ?
Et pourquoi ce tablier de cuir tombant de la
ceinture de l’horizon que n’émeut nulle rondeur,
nulle grossesse, nul récif, nulle balise ?
De quel feu titanesque, de quelle forge diabolique
faut-il protéger, faut-il féconder
la surface agitée des terres et des mers ?
Les longs cheveux gris ondulent aux épaules
de la frissonnante qui rêve d’un clavier encore mieux
que balinais ou que slave, les longs cheveux gris
salves de nuages courant sur la mer et la terre
tandis que tels de vagues fils adoptifs
nous cherchons possible litière pour que mère
ne meure pas.
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Yves Bergeret
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Grise inclinée
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Le petit train me menait, ce 17 février, neige et brume, vers l’est, à Briançon, donc à la frontière italienne, là où le dialogue entre les langues nous est vital, non seulement l’italienne et la française, mais aussi celles des migrants et des réfugiés du Sahel et du Proche-Orient qui passent ici les cols au péril de leur vie. Soudain en plein ciel quelque chose a fendu la brume : aussitôt a commencé à se former ce poème en cinq strophes que j’ai calligraphié à L’Argentière & Briançon le 18 février 2026 sur un petit Leporello à 24 volets, de format déplié 12 cm de haut par 216, acrylique, crayons de couleurs, collages d’un papier népalais à la main que j’ai légèrement imbibé de rouge et de bleu.
En créant ce Leporello je sentais toute mon écoute musicale intérieure entraînée vers Continuum que György Ligeti a composé en 1968 pour clavecin, forme vivante et ascendante de la modestie et de l’inébranlable espoir.
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1
Puis a surgi dans la brume
que sur les monts je pensais uniforme,
qu’on m’a dite fatale,
que je sens veuve comme un pied sans talon,
puis a surgi sans un son
une montagne.
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2
Beaucoup plus blanc que la brume
s’incline son sommet
si bien qu’il incline à son tour la brume
qui ne sait plus l’effacer.
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3
Pentes inégales, nulle symétrie,
inclinaisons indociles et muettes,
nulle ombre avouée,
en somme une personne plus réelle que réelle.
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4
A peine sous le sommet,
insituable dans l’altitude tant brume
et neige ont effacé tout signe,
juste une falaise grise inclinée aussi,
bourdon par le haut, dis-tu,
récit dur, récit tu
à qui si elle respire
se suspend toute personne
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5
En plein ciel falaise fine telle
planche inclinée, telle échelle oblique
et tout monte vers l’est, vers la frontière
et mon cheminement sent qu’il monte aussi,
qu’il gagne peu à peu la parole,
là, à l’est.
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Yves Bergeret
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Marta & son fils
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La semaine précédente alors que de répugnantes vociférations bellicistes assaillaient chacun, je remarquai à Douarnenez devant l’océan une mère, sûrement artiste ou même musicienne, et son fils, personnes étonnantes et d’une vigueur presque épique, pourtant fragiles. Je les écoutais
Puis le 21 janvier 2026, à La Chapelle-aux-Naux, près de Tours, j’ai créé sur ce Leporello chinois à 26 volets, au format déplié de 28 cm de haut par 520, ce poème en cinq strophes qui rend hommage à la lucidité du dialogue que la mère, comme une Akhmatova d’Argentine, attisait.
Créant cette œuvre-ci j’écoutais très attentivement le Quatuor à cordes n°3 que Bela Bartok a composé en 1927.
Sur les volets de ce Leporello l’encre de Chine est appliquée au pinceau chinois ou au piquant de porc-épic de Koyo ; les collages incolores sont d’un papier rustique fait à la main à la campagne au Népal ; j’ai encollé aussi des fragments d’un papier chinois très léger, de 40g, à peine trempé dans des encres de diverses couleurs.
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1
-Mère, attends encore que je vienne.
L’argile nage sur mon dos.
Le gel est fini, hier rien ne poussait.
Je réapprends à lire et à écrire.
L’embarcadère me joue une musique
que je mange.
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2
-J’embarque qui le peut, qui le veut.
Le preux est le fils que j’adopte.
Je t’adopte.
C’est l’océan,
viril embarqueur,
qui t’embarque,
preux aux formes
non écrites.
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3
-Mère, je suis la balise au large.
Tes courants contraires me drossent.
-Fils, épine transparente au centre de la paume.
Si je touche le clavier ma main bondit.
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4
-Mère, je ne partage mon nom
qu’avec l’horizon.
-Nourris-toi seul, fils,
vêts-toi seul.
Mon clavier est l’isthme.
Mes dix doigts sont l’archipel
dont la onzième île couve
la beauté avant ta prochaine naissance.
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5
Tu trembles, fils que j’adoptai,
le large et la mer et les vagues
entrent trembler dans ton souffle.
Le granit et les criques de la côte
tremblent dans le son que je crée,
mon granit intrépide,
mon stellaire miroir
dans lequel je plonge et perçois
la silhouette non pas mienne
mais des femmes et des hommes
en tragique et pacifique cheminement.
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Yves Bergeret
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Puis apporte un bouc
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Guerres, invasions, razzias, et ces jours-ci meurtres par milliers nous révoltent profondément car nous sommes lucides et êtres de parole claire, c’est-à-dire de dialogue ; par ce poème en cinq strophes j’affirme sans jamais me lasser la nécessité du dialogue et, pour accomplir ce dialogue, l’usage d’un certain rituel. Je le dis sur ce Leporello à 28 volets au format déplié de 28 cm de haut par 560 cm de large, créé à Douarnenez, le 15 janvier 2026, avec crayons de couleurs, collages de papiers épais faits et teints à la main au Rajasthan et collages d’un papier chinois 40 g rehaussé d’encres de couleur.
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Je le dis en écoutant sans jamais me lasser Coro que Luciano Berio a composé en 1977 pour 40 instrumentistes et 40 voix qui, malgré tant de désastres, redressent et déploient le Coro -mot italien-, le Chœur des hommes et des femmes, chantant au delà de toute souffrance et dansant et vivant et nourrissant le grand théâtre du dialogue humain ; et ici Berio est le petit-fils de Beethoven qui compose en 1824 sa Neuvième symphonie avec le poème de Schiller, L’Ode à joie, tout comme nous sommes ses arrière-petits enfants, tous fondamentalement attachés à la fraternité, à l’écoute, à la joie et à la paix.
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1
Devant les débris de la soldatesque
qui n’a pas réussi à complètement s’entretuer,
tu redresses les étais du bassin de radoub.
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2
Devant les ivrognes
à qui jettera l’autre dans le gouffre béant
pour se délivrer enfin de tout,
tu dresses l’estrade
et proposes des costumes sur les patères.
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3
Devant celles et ceux qui ont calciné leurs cordes vocales
à force d’ânonner en hurlant des horreurs
dans la douve puante des haines,
tu démontes les haut-parleurs dorés
et remontes avec Hamlet
les tréteaux nus de bois brut.
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4
Devant la tempête qui fracasse les enfants-oiseaux
contre la falaise brune
tu lèves en tenailles les deux fines cimes de ta vie,
aucune n’est rouillée
et du ciel en sang tu arraches le pire clou.
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5
Devant les fanatiques qui martyrisent tous
et qui martyrisent leurs propres corps
par-dessus l’iceberg et les poissons morts
par-dessus la crête schisteuse et le chamois tué
tu rentres le poignard dans son fourreau
et la haine dans l’arc-en-ciel de la paix.
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Yves Bergeret
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Oisans
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Alors qu’en ce tout début de l’année 2026 les monstruosités antidémocratiques et bellicistes tonitruent en Amérique du sud et en Ukraine,
en écoutant au contraire l’immensité des horizons et la profondeur de la gestation pacifique et féconde de la cosmogonie du Prometeo, tragedia dell’ascolto que Luigi Nono a composé en 1984, je tiens à faire connaître ici ce poème direct et clair en cinq courtes strophes que j’ai créé (encre de Chine, acrylique et crayons de couleur sur un petit Leporello à 26 volets au format déplié de 12 cm de haut par 234) à Paris juste à la toute fin de l’an passé, le 28 décembre 2025 ; il confirme ce que je disais déjà à l’automne 2024 dans
Manger le Glacier Noir ( Manger le Glacier Noir (2, analyse) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) et que j’avais poursuivi avec un chorégraphe et danseur en danse contemporaine, Paul-Henri Wicky, au cœur même du massif de l’Oisans (Poème Danse Calligraphie, au Glacier Noir, 诗歌——舞蹈——书法,黑冰川 le 18 septembre 2024 | Carnets de la langue-espace).
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1
Si intrépide
et naïve marche
franchit pourtant
les gouffres.
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2
Tempête à la crête,
que jamais grésil et vent fou
n’aient raison de ta vigilance !
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3
Pilier de mille trois cents mètres
porte le ciel,
âme de mille pensées
porte notre terre fertile.
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4
Observe les plis des crêtes
dérouler le récit
dont tu es le fils
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5
Qui veut
gravir
écoute.
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Yves Bergeret
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Cantate profane
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Ce petit et très vif Leporello à 26 volets, je l’ai créé à La Chapelle aux Naux, près de Langeais, le 1er janvier 2026, acrylique, encre de Chine, crayons de couleur & quelques collages de papier très fin de 40 g rehaussé, au format déplié 12 cm de haut par (9 cm x 26) 234,
en pensant et écoutant tout attentivement bien sûr la si énergique et mystérieuse Cantate profane que, inspiré par des chants et danses de la campagne roumaine, Bartok a composée en 1930, et aussi en pensant précisément à deux jeunes musiciens contemporains talentueux et amateurs de montagne sauvage, une pianiste et un flûtiste.
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1
Ciel noir
comme est noir
le fond de la soute
du navire du monde
.
mais parole
telle flûte au désert
ouvre les ténèbres
et les poissons partout
bondissent à la surface.
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2
Bondissant à la surface
les soutiers
les morts- non morts -vifs
les poissons arc-en-ciel
bondissent replongent
et jaillissent au cœur du vent
les gens de pensée et de parole
.
3
et se fendille et se brise
et se disloque
la carapace de glace
sur fleuves et mers
et le ciel est si clair
que les eaux et les poissons
sautent s’élancent
y boivent y sautent.
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4
Au ventre du ciel clair
où litanie de bonds
donne bourdon
passe et s’allonge et s’étire
le vol des oies sauvages.
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5
Oiseau de feu
à l’avant des oies sauvages
sacre du printemps
de toute terre de toute eau
oiseau sacre
émergent du fond
très sombre des eaux
moulent le chaud mont réel
où s’appuient le vent
et la toute libre parole.
.
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Yves Bergeret
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Chêne
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Œuvre sur un Leporello birman acquis près de la frontière nord de la Thaïlande en 2018, papier noir d’environ 120 g à très gros grain et séché sur une forme artisanale, en 16 volets, au format déplié de 47 cm de haut par (16,5 cm x 16 ) 264, sous deux plats très épais de couverture beige encollés de tissages très souples de chanvre non teint, dont l’un porte, sur légère écorce de bambou encollée et centrée, un mantra bouddhique en caractères palis ; sur le papier noir des 16 volets j’ai encollé des fragments de papier chinois très légers que j’ai rehaussés d’encres colorées et sur lesquels j’ai écrit le cycle de 8 « poèmes à deux temps » que voici, à Paris le 26 décembre 2025
en écoutant attentivement ce « Monde à rebours » que Ligeti a créé en composant en 1962 Aventures, 3 voix onomatopéïques (soprano, contralto & baryton) et 7 instruments pour, en parodie et impertinence, en candeur et rouerie, dire toute l’énergie créatrice et destructrice de la vie.
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*
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1
Flottant
bois-flotté
chêne
au fil du courant
.
tu amasses promesses
des coups rythmés du sculpteur
qui te lèvera atlante
debout
à front d’aube.
.
2
Es-tu cœur météore de l’embâcle
.
ou âme taurine du courant ?
3
Es-tu le sel
que le torrent
qui ne pleure jamais
.
n’arrive pas à reconnaître
et à jeter dans le feu
pour qu’il crépite
à l’amont de toute pensée
et l’éveille ?
.
4
Ainsi équarri
tronc
.
ferais-tu pont jeté
d’une rive à l’autre
putrescible
mais si peu.
.
5
A-t-il une ombre, le torrent ?
.
Si ce n’est ton corps et son cheminement
aux cent regrets
aux mille respirations.
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6
Tu sais concentrer une montagne
dans tes veines ligneuses,
cher bois flotté,
.
et tu la soulèves
en masse vaporeuse,
plus dense en haut qu’en bas
marbrée comme un récit
épique et tragique.
.
7
Eraflé de toute part
tu ne sombres pas
.
tu es porte battante
de la demeure dont tous rêvent
et où nul ne parvient à loger
sauf le noir grillon d’hiver.
.
8
A tout vent
à tout souffle
à toute plainte
à tout exil
.
donne ton large torse
et à nous ton talon d’or
et ta clef universelle.
.
.
*
Yves Bergeret
*****
***
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