Figures au Troodos

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Voici ce poème, né de réalités tout à fait concrètes, dont certaines d’il y a quelques jours, mais aussi d’autres fort anciennes : des fresques médiévales qu’il y a plus de vingt ans j’avais longuement regardées et analysées dans quelques petites chapelles de la montagne du Troodos, à Chypre. Réalités pour certaines tout à fait infectes, car violentes, irrationnelles, vaniteuses ; réalités, pour d’autres, étranges, non désespérantes ou même optimistes : je choisis bien sûr le côté de l’action bâtisseuse et du dialogue. Pour vous transmettre ce poème j’ai usé d’un Leporello chinois à 26 volets au format déplié de 20 cm de haut par 364, avec encre de Chine et acrylique, collages de fragments d’un papier de bambou fait manuellement à la campagne au Népal et imbibé ci et là de rouge. J’ai créé cet ensemble à L’Argentière-la-Bessée et à Briançon du 27 au 29 mars 2026

en écoutant au fil des heures lutter, s’entrechoquer, se parodier les personnages du Grand macabre, opéra que György Ligeti a créé en 1978.

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Chapelle peinte de Aghia Christina, près de Askas, montagne du Troodos, Chypre

.

1

Depuis huit siècles

les figures peintes

restent suspendues

aux voûtes minuscules

en pleine montagne de l’île

au bout oriental violent

de notre Méditerranée.

.

Dans l’île aux fresques pauvres

je ne veux plus aller,

des guerriers stupides,

des affairistes traitres

des meurtriers balkaniques

lui ont dérobé son âme…

.

Figures des fresques, figures orphelines

figures des petites fresques

en larmes au fond des vallons

entre les cyprès et les cèdres

que la bêtise et la violence

s’acharnent à vouloir déraciner.

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Fresque à la voûte de l’église Aghios Ioannis Lampadistis,
village de Kallopanayotis, massif du Troodos, Chypre

.

2

Non, disent cèdres et cyprès,

aux haches aux tronçonneuses

aux scies aux explosifs

aux fous furieux qui prétendent

agenouiller chacune et chacun

sous leur dieu meurtrier.

.

Non, non, dupliquent

les figures peintes aux voûtes

entre cèdres et cyprès

dans les hauts vallons.

.

Où es-tu, me demandent

les figures orphelines depuis les voûtes,

où es-tu ?

Après toi, qui de cette île

voudrait encore recueillir sur nos lèvres

presque sèches

les notes de désespoir

et de solaire espoir ?

.

3

Ce soir un compositeur gréco-français

s’assied devant mes grandes calligraphies loquaces

dans ma caverne au pied de la montagne

à l’autre extrémité de la Méditerranée.

.

Sanglante Méditerranée

sac et ressac jetant

sur les récifs devant les îles

des barques pourries

surchargées de migrants

et les figures peintes aux voûtes

chantent le désespoir

et l’espoir solaire de leur voyage.

.

Le compositeur et moi

sommes en plein accord,

parole des naufragés

parole des exilés

parole des figures hissées jadis

en haut des voûtes

en haut des vallons

feront œuvre

sont œuvre.

.

4

Il y a vingt ans

je créai un livre sur ces figures

que parmi les tumultes du Proche-Orient :

l’on peignit en haut des vallons ;

jamais ne naufrage ce livre.

.

Il y a dix ans

voyageant sur cette île

le compositeur entendit

le grand bourdon

le long murmure

des figures peintes

et juste à ce moment là trouva mon livre.

.

Vif argent le compositeur

assis ce soir dans ma caverne

tisse le lien de vie

qui va de l’île bafouée

aux noyés près des récifs

au poète qui entend toujours

le bourdon des silhouettes des voûtes,

le lien qui va aux figures qui tremblent.

.

5

Dans la partition qui pourrait naître

sous les mains du compositeur,

dans le rebond de la parole

qui sur ce Leporello me naît en poème,

ce qui tremble de colère et de dignité

c’est la volonté de vivre clair,

de vivre en dialogue de parole.

.

Tremble la farouche parole

tremble d’indignation

la fière parole,

frémit de s’élancer la pensée nôtre

qu’habillent le son et le mot.

.

Figures sous les voûtes

grands témoins orphelins de toujours

enfants de l’œuvre de musique et de poème,

figures sous les voûtes

nos pères et nos fils,

viennent, viennent nos œuvres

héritières et devancières

de nous tous

hors toute violence.

.

.

Mon livre sur les petites églises peintes de la montagne du Troodos à Chypre s’intitule L’image ou le monde, trois voyages vers les églises peintes de Chypre ; il a été édité en 2008, avec illustrations en couleurs, par le Centre culturel français de Chypre, bilingue, la traduction en grec étant due à Georges Kythréotis,

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Yves Bergeret

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Monsieur Yu à Paris

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Leporello à 26 volets (format déplié 20 cm de haut par 364), acrylique, encre de Chine et lavis de cette encre, et collages de papiers de riz chinois irrégulièrement teintés et de fragments d’un papier de riz fait à la main au Népal, oeuvre créée à Paris le 16 mars 2026 après y avoir rencontré la veille un Chinois âgé aussi admirablement indépendant que lettré.

L’envergure ample et l’intelligence de toute finesse du Concerto pour violoncelle qu’en 1966 György Ligeti a composé, n’ont cessé d’accompagner la gestation et la réalisation de ce Leporello eurasiatique.

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1

Il a plié les deux ailes de l’Eurasie,

né au bout de son aile orientale,

vivant au bout de son aile occidentale,

très âgé à présent

parlant les deux langues

minérale comète à double sillage.

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2

Les montagnes de l’Himalaya

et plus que tout leurs grottes peintes

lui parlent, dans le dos des maîtres

mais il aime autant ausculter

les gouffres de l’Atlantique

et démêler les algues scandinaves

et les restes de nef arthurienne.

.

3

La pluie ou le sang ou la sève

lui coulent sous la peau

mais aussi sur la peau

et ruissellent sur les monts et les steppes

du continent encore jamais dit jusqu’à son terme.

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4

Point jeune n’est-il.

Plis ou rides ou grinçantes articulations du corps.

Qui, bien au contraire, ne se brisent point.

Bien au contraire. Bien au contraire

c’est qui lui retend le ressort

et plie et déplie les deux ailes d’Eurasie.

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5

Eurasie lui prête

lui emprunte

oreille et bouche

malgré toute tempête

malgré l’aigle du dieu stupide,

il parle, édite, traduit, diffuse.

.

6

Tirant les traits horizontaux et verticaux

du ciel et de la mémoire

et de la loi du temps de paix

et de la loi malgré le temps de guerre,

tirant les traits

car doux et très ferme géomètre.

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7

Derrière les troncs de la chênaie

derrière la paroi du fond de la grotte

quelque chose appelle

quelqu’un l’appelle et appelle son fils

et le fils de son fils.

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8

Derrière la chênaie

derrière la grande houle salée

il sait qu’il est déjà assis

et nous parlant de là-bas pour plusieurs siècles.

.

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Yves Bergeret

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Un portrait

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Ce poème se déploie en cinq strophes sur un Leporello à 26 volets, au format déplié de 20 cm de haut par 364, aux encres de couleur tracées au piquant de porc-épic de Koyo, à l’acrylique et avec collages de papiers monochromes à la main, du Rajasthan, teints aux pigments naturels, créé à Paris le 8 février 2026.

Les Six Lieder opus 14 que sur des poèmes de Trakl Anton Webern a composés en 1909 pour soprano, clarinette, clarinette basse, violon et violoncelle, ont accompagné, dans leur humilité essentielle, leur rythme solaire et leur clarté radicale, l’écriture de ce Portrait.
.

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1

Au lieu de cette chair de l’espace proche

dont chacun aime vivre et sait vivre,

quoi ? rien que coups de hachoir, gouffres soudains

et treize cris.

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2

Mais l’autre partie de l’espace a su être océan minéral

dont le sel ne pique pas et dont l’eau porte,

jamais ne noie, dont l’eau porte archipels et sereins havres.

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3

Ainsi aussi s’apprend à cheminer par les langues,

ainsi se fait-on son propre créole

malgré, loin dans le dos, cris coups ;

et, face à soi, en pleine lumière, la parole.

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4

Voici aussi belle qu’un mythe

l’émergence du fond des eaux

d’un cheval noir

aux flancs immenses

mâchant les légendes

qui d’abord claudiquèrent.

.

5

Et voici la mise en sens des fragments

et la convergence vers un ensemble

vers un visage

vers une figure

vers un futur qui ne connaît ni frayeur ni fuite.

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Yves Bergeret

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Terre sauve

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Cet ensemble de huit portraits de nos contemporain(e)s est né à Briançon en ces journées de grand enneigement ; le huitième portrait est, on le verra, plus que celui d’une personne. L’ensemble s’est déposé en une forme vivement calligraphiée arrivée à son accomplissement le 22 février 2026 sur un très grand Leporello à 24 volets, de format déplié 42 cm de haut par 720 cm, avec une encre de Chine particulièrement dense, acrylique, collages de papiers de lin du Rajasthan faits et teints à la main, collages de pages d’un Carnet de comptes (vers 1870) d’une brasserie japonaise de saké, deux collages de feuilles de riz faites à la main au Népal, et collages de fragments d’un Cahier de comptes (1905) d’un grossiste en charbon de bois de Crest.

Terre sauve est également réalisé, en même temps, sur un Cahier A4 du Rajasthan, de 72 pages de papier chiffon 200 g en coton, acrylique et encre de Chine, crayons de couleurs, matériaux de collages identiques à ceux de ci-dessus.

Ces poèmes, je les ai écrits et peints en écoutant les quatre pièces de Pléïades qu’en 1979 Iannis Xenakis a composé pour percussions, en particulier l’admirable pièce pour « peaux », car ni dans celle-ci ni dans les trois autres la confiance active dans la vie, dans l’énergie de ce qu’il y a de bon et de responsable dans la personne humaine, jamais jamais jamais ne renonce.

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1

Lui, on lui a brisé clavicules et vertèbres du cou.

Mais voyez ces failles et fractures dans la montagne.

Est-ce qu’elle s’arrête de vivre et de pousser et de gronder ?

Non !

Et lui, tout brisé soit-il, reprend danse et voltige, jongle,

appuie mains au sol,

et du même élan

jette genoux et chevilles vers le soleil

qui le remercie pour nous, gens du sol, nous tous,

et la Terre tourne encore plus nourricière

et dans sa rotation vogue à l’endroit

dans sa propre pensée de Terre.

.

2

Celle, mille doigts, qui cherche l’harmonie de la Terre

dans les tourbillons de la musique,

celle qui valse avec la tornade de la douleur et de la fête,

celle qui rappelle l’eau s’enhardissant trop loin de la source,

celle qui rassemble les sons échappés des gorges en discord,

celle qui réunit les pôles et les océans,

celle, mille doigts, qui s’enfouit dans le feuillage des étoiles,

l’oeil de la tornade est-il sa pensée, la pensée,

est-il bouche de la parole ?

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3

Cet autre qui élabore « grille »

pour interpréter et comprendre plus finement le globe,

qui pense la forte et fragile joie des sols,

cherche comment protéger du désastre annoncé

et libère ceux en procession déjà funèbre par cécité ;

le voici modélisant « grille » du permafrost de notre globe

pour que nous le connaissions, le sauvions,

nous sauvions.

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4

Cet autre va à force de ses jambes

rouler à vélo à mi-hauteur des Andes.

Il creuse sillage à mi-pente,

se hisse en haut de la forêt tropicale,

cherche à contre-pente comment remonter

les alluvions descendues trop tôt, vierges,

aveugles, comment retourner les galets

et les pierres pour remettre au soleil

leurs faces éborgnées, édentées, striées de solitude.

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5

Cet encore autre qui, de mon village,

monte presque jusqu’au sommet,

et qui y nettoie les dix sources soeurs sous la crête

pour poser là enclume et forge

sait, lui, apprivoiser le feu

et commence à ouvrager dans ses tenailles

des majuscules d’une dignité inaltérable,

des clavicules et des vertèbres d’immortalité.

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6

Celui-ci traverse la mer en marchant sur les eaux.

Elle ne corrode pas la plante de ses pieds,

peu lui importe qu’elle soit salée

il va toujours pieds nus,

grès granit ou eaux,

car sa vie, il le sait, est la marche sur l’infini terreau,

stable ou fluide, de la parole

que ses mains brassent activent,

et ses pas le font aussi

et son chant sotto voce ou choral

et son rêve.

.

7

Celle-ci cherche sentier vers gradins

donnant sur arène et coulisses et praticables

et installe une scène en planches de chêne

où cognent et claquent les escarpins

et les galoches de toutes les langues

et même les talons très durs

des gens du désert aux pieds nus

et va par-ci le palefrenier et par là la veuve non laide

et tous dansent farandole

sous les yeux des dieux écrasés d’amertume

car mettre en scène notre dramaturgie

les déboute comme vieilles algues,

aucune vendetta ne perdurera plus,

la scène est bouffonne,

acteurs et spectateurs débattent.

.

8

Cette autre, aux longs cheveux gris, finit par s’affoler

s’envoûter s’enivrer

des replis sombres de la robe

des légendes et des langues orientales.

Robe passée sur quel immense corps,

mal ajustée, sidérante, belle. Moulante.

Dissimulant la taille, mais de qui ? Pourquoi tant de plis,

pour qui tant de jupons et de tabliers ?

Et pourquoi ce tablier de cuir tombant de la

ceinture de l’horizon que n’émeut nulle rondeur,

nulle grossesse, nul récif, nulle balise ?

De quel feu titanesque, de quelle forge diabolique

faut-il protéger, faut-il féconder

la surface agitée des terres et des mers ?

Les longs cheveux gris ondulent aux épaules

de la frissonnante qui rêve d’un clavier encore mieux

que balinais ou que slave, les longs cheveux gris

salves de nuages courant sur la mer et la terre

tandis que tels de vagues fils adoptifs

nous cherchons possible litière pour que mère

ne meure pas.

.

*

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Yves Bergeret

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Grise inclinée

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Le petit train me menait, ce 17 février, neige et brume, vers l’est, à Briançon, donc à la frontière italienne, là où le dialogue entre les langues nous est vital, non seulement l’italienne et la française, mais aussi celles des migrants et des réfugiés du Sahel et du Proche-Orient qui passent ici les cols au péril de leur vie. Soudain en plein ciel quelque chose a fendu la brume : aussitôt a commencé à se former ce poème en cinq strophes que j’ai calligraphié à L’Argentière & Briançon le 18 février 2026 sur un petit Leporello à 24 volets, de format déplié 12 cm de haut par 216, acrylique, crayons de couleurs, collages d’un papier népalais à la main que j’ai légèrement imbibé de rouge et de bleu.

En créant ce Leporello je sentais toute mon écoute musicale intérieure entraînée vers Continuum que György Ligeti a composé en 1968 pour clavecin, forme vivante et ascendante de la modestie et de l’inébranlable espoir.

.

.

1

Puis a surgi dans la brume

que sur les monts je pensais uniforme,

qu’on m’a dite fatale,

que je sens veuve comme un pied sans talon,

puis a surgi sans un son

une montagne.

.

2

Beaucoup plus blanc que la brume

s’incline son sommet

si bien qu’il incline à son tour la brume

qui ne sait plus l’effacer.

.

3

Pentes inégales, nulle symétrie,

inclinaisons indociles et muettes,

nulle ombre avouée,

en somme une personne plus réelle que réelle.

.

4

A peine sous le sommet,

insituable dans l’altitude tant brume

et neige ont effacé tout signe,

juste une falaise grise inclinée aussi,

bourdon par le haut, dis-tu,

récit dur, récit tu

à qui si elle respire

se suspend toute personne

.

5

En plein ciel falaise fine telle

planche inclinée, telle échelle oblique

et tout monte vers l’est, vers la frontière

et mon cheminement sent qu’il monte aussi,

qu’il gagne peu à peu la parole,

là, à l’est.

.

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Yves Bergeret

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Marta & son fils

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La semaine précédente alors que de répugnantes vociférations bellicistes assaillaient chacun, je remarquai à Douarnenez devant l’océan une mère, sûrement artiste ou même musicienne, et son fils, personnes étonnantes et d’une vigueur presque épique, pourtant fragiles. Je les écoutais

Puis le 21 janvier 2026, à La Chapelle-aux-Naux, près de Tours, j’ai créé sur ce Leporello chinois à 26 volets, au format déplié de 28 cm de haut par 520, ce poème en cinq strophes qui rend hommage à la lucidité du dialogue que la mère, comme une Akhmatova d’Argentine, attisait.

Créant cette œuvre-ci j’écoutais très attentivement le Quatuor à cordes n°3 que Bela Bartok a composé en 1927.

Sur les volets de ce Leporello l’encre de Chine est appliquée au pinceau chinois ou au piquant de porc-épic de Koyo ; les collages incolores sont d’un papier rustique fait à la main à la campagne au Népal ; j’ai encollé aussi des fragments d’un papier chinois très léger, de 40g, à peine trempé dans des encres de diverses couleurs.

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1

-Mère, attends encore que je vienne.

L’argile nage sur mon dos.

Le gel est fini, hier rien ne poussait.

Je réapprends à lire et à écrire.

L’embarcadère me joue une musique

que je mange.

.

2

-J’embarque qui le peut, qui le veut.

Le preux est le fils que j’adopte.

Je t’adopte.

C’est l’océan,

viril embarqueur,

qui t’embarque,

preux aux formes

non écrites.

.

3

-Mère, je suis la balise au large.

Tes courants contraires me drossent.

-Fils, épine transparente au centre de la paume.

Si je touche le clavier ma main bondit.

.

4

-Mère, je ne partage mon nom

qu’avec l’horizon.

-Nourris-toi seul, fils,

vêts-toi seul.

Mon clavier est l’isthme.

Mes dix doigts sont l’archipel

dont la onzième île couve

la beauté avant ta prochaine naissance.

.

5

Tu trembles, fils que j’adoptai,

le large et la mer et les vagues

entrent trembler dans ton souffle.

Le granit et les criques de la côte

tremblent dans le son que je crée,

mon granit intrépide,

mon stellaire miroir

dans lequel je plonge et perçois

la silhouette non pas mienne

mais des femmes et des hommes

en tragique et pacifique cheminement.

.

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Yves Bergeret

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Puis apporte un bouc

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Guerres, invasions, razzias, et ces jours-ci meurtres par milliers nous révoltent profondément car nous sommes lucides et êtres de parole claire, c’est-à-dire de dialogue ; par ce poème en cinq strophes j’affirme sans jamais me lasser la nécessité du dialogue et, pour accomplir ce dialogue, l’usage d’un certain rituel. Je le dis sur ce Leporello à 28 volets au format déplié de 28 cm de haut par 560 cm de large, créé à Douarnenez, le 15 janvier 2026, avec crayons de couleurs, collages de papiers épais faits et teints à la main au Rajasthan et collages d’un papier chinois 40 g rehaussé d’encres de couleur.

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Je le dis en écoutant sans jamais me lasser Coro que Luciano Berio a composé en 1977 pour 40 instrumentistes et 40 voix qui, malgré tant de désastres, redressent et déploient le Coro -mot italien-, le Chœur des hommes et des femmes, chantant au delà de toute souffrance et dansant et vivant et nourrissant le grand théâtre du dialogue humain ; et ici Berio est le petit-fils de Beethoven qui compose en 1824 sa Neuvième symphonie avec le poème de Schiller, L’Ode à joie, tout comme nous sommes ses arrière-petits enfants, tous fondamentalement attachés à la fraternité, à l’écoute, à la joie et à la paix.

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1

Devant les débris de la soldatesque

qui n’a pas réussi à complètement s’entretuer,

tu redresses les étais du bassin de radoub.

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2

Devant les ivrognes

à qui jettera l’autre dans le gouffre béant

pour se délivrer enfin de tout,

tu dresses l’estrade

et proposes des costumes sur les patères.

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3

Devant celles et ceux qui ont calciné leurs cordes vocales

à force d’ânonner en hurlant des horreurs

dans la douve puante des haines,

tu démontes les haut-parleurs dorés

et remontes avec Hamlet

les tréteaux nus de bois brut.

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4

Devant la tempête qui fracasse les enfants-oiseaux

contre la falaise brune

tu lèves en tenailles les deux fines cimes de ta vie,

aucune n’est rouillée

et du ciel en sang tu arraches le pire clou.

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5

Devant les fanatiques qui martyrisent tous

et qui martyrisent leurs propres corps

par-dessus l’iceberg et les poissons morts

par-dessus la crête schisteuse et le chamois tué

tu rentres le poignard dans son fourreau

et la haine dans l’arc-en-ciel de la paix.

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Yves Bergeret

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Oisans

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Alors qu’en ce tout début de l’année 2026 les monstruosités antidémocratiques et bellicistes tonitruent en Amérique du sud et en Ukraine,

en écoutant au contraire l’immensité des horizons et la profondeur de la gestation pacifique et féconde de la cosmogonie du Prometeo, tragedia dell’ascolto que Luigi Nono a composé en 1984, je tiens à faire connaître ici ce poème direct et clair en cinq courtes strophes que j’ai créé (encre de Chine, acrylique et crayons de couleur sur un petit Leporello à 26 volets au format déplié de 12 cm de haut par 234) à Paris juste à la toute fin de l’an passé, le 28 décembre 2025 ; il confirme ce que je disais déjà à l’automne 2024 dans

Manger le Glacier Noir ( Manger le Glacier Noir (2, analyse) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) et que j’avais poursuivi avec un chorégraphe et danseur en danse contemporaine, Paul-Henri Wicky, au cœur même du massif de l’Oisans (Poème Danse Calligraphie,        au Glacier Noir, 诗歌——舞蹈——书法,黑冰川 le 18 septembre 2024 | Carnets de la langue-espace).

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1

Si intrépide

et naïve marche

franchit pourtant

les gouffres.

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2

Tempête à la crête,

que jamais grésil et vent fou

n’aient raison de ta vigilance !

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3

Pilier de mille trois cents mètres

porte le ciel,

âme de mille pensées

porte notre terre fertile.

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4

Observe les plis des crêtes

dérouler le récit

dont tu es le fils

.

5

Qui veut

gravir

écoute.

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Au fond au centre le pic Coolidge, au fond, un peu plus bas, le Fifre, à droite la Barre des Ecrins ; tous leurs noms sont calligraphiés à l’encre noire dans le Leporello

.

Au dessus du Glacier Noir couvert de pierrailles au fond à gauche le Pelvoux, puis le Pic sans nom, puis le Pic du Coup de sabre puis Ailefroide orientale ; tous noms calligraphiés dans le Leporello.

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Yves Bergeret

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Cantate profane

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Ce petit et très vif Leporello à 26 volets, je l’ai créé à La Chapelle aux Naux, près de Langeais, le 1er janvier 2026, acrylique, encre de Chine, crayons de couleur & quelques collages de papier très fin de 40 g rehaussé, au format déplié 12 cm de haut par (9 cm x 26) 234,

en pensant et écoutant tout attentivement bien sûr la si énergique et mystérieuse Cantate profane que, inspiré par des chants et danses de la campagne roumaine, Bartok a composée en 1930, et aussi en pensant précisément à deux jeunes musiciens contemporains talentueux et amateurs de montagne sauvage, une pianiste et un flûtiste.

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1

Ciel noir

comme est noir

le fond de la soute

du navire du monde

.

mais parole

telle flûte au désert

ouvre les ténèbres

et les poissons partout

bondissent à la surface.

.

2

Bondissant à la surface

les soutiers

les morts- non morts -vifs

les poissons arc-en-ciel

bondissent replongent

et jaillissent au cœur du vent

les gens de pensée et de parole

.

3

et se fendille et se brise

et se disloque

la carapace de glace

sur fleuves et mers

et le ciel est si clair

que les eaux et les poissons

sautent s’élancent

y boivent y sautent.

.

4

Au ventre du ciel clair

où litanie de bonds

donne bourdon

passe et s’allonge et s’étire

le vol des oies sauvages.

.

5

Oiseau de feu

à l’avant des oies sauvages

sacre du printemps

de toute terre de toute eau

oiseau sacre

émergent du fond

très sombre des eaux

moulent le chaud mont réel

où s’appuient le vent

et la toute libre parole.

.

.

.

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*

Yves Bergeret

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Chêne

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Œuvre sur un Leporello birman acquis près de la frontière nord de la Thaïlande en 2018, papier noir d’environ 120 g à très gros grain et séché sur une forme artisanale, en 16 volets, au format déplié de 47 cm de haut par (16,5 cm  x 16 ) 264, sous deux plats très épais de couverture beige encollés de tissages très souples de chanvre non teint, dont l’un porte, sur légère écorce de bambou encollée et centrée, un mantra bouddhique en caractères palis ; sur le papier noir des 16 volets j’ai encollé des fragments de papier chinois très légers que j’ai rehaussés d’encres colorées et sur lesquels j’ai écrit le cycle de 8 « poèmes à deux temps » que voici, à Paris le 26 décembre 2025

en écoutant attentivement ce « Monde à rebours » que Ligeti a créé en composant en 1962 Aventures, 3 voix onomatopéïques (soprano, contralto & baryton) et 7 instruments pour, en parodie et impertinence, en candeur et rouerie, dire toute l’énergie créatrice et destructrice de la vie.

.

.

.

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*

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1

Flottant

bois-flotté

chêne

au fil du courant

.

tu amasses promesses

des coups rythmés du sculpteur

qui te lèvera atlante

debout

à front d’aube.

.

2

Es-tu cœur météore de l’embâcle

.

ou âme taurine du courant ?

3

Es-tu le sel

que le torrent

qui ne pleure jamais

.

n’arrive pas à reconnaître

et à jeter dans le feu

pour qu’il crépite

à l’amont de toute pensée

et l’éveille ?

.

4

Ainsi équarri

tronc

.

ferais-tu pont jeté

d’une rive à l’autre

putrescible

mais si peu.

.

5

A-t-il une ombre, le torrent ?

.

Si ce n’est ton corps et son cheminement

aux cent regrets

aux mille respirations.

.

6

Tu sais concentrer une montagne

dans tes veines ligneuses,

cher bois flotté,

.

et tu la soulèves

en masse vaporeuse,

plus dense en haut qu’en bas

marbrée comme un récit

épique et tragique.

.

7

Eraflé de toute part

tu ne sombres pas

.

tu es porte battante

de la demeure dont tous rêvent

et où nul ne parvient à loger

sauf le noir grillon d’hiver.

.

8

A tout vent

à tout souffle

à toute plainte

à tout exil

.

donne ton large torse

et à nous ton talon d’or

et ta clef universelle.

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Yves Bergeret

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