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Trois saluts d’avril au Glacier Noir

Avec Boris Brémond, jeune guide de haute montagne et jeune père, je salue ce matin du 5 avril 2024 à Briançon, le Glacier Noir et ses sept géants( Manger le Glacier Noir (2, analyse) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) encore sous d’immenses masses de neige ; je les salue au moyen de ces trois aphorismes que je calligraphie à l’encre de Chine, à l’acrylique, aux crayons de couleur Kooh-i-nor et au très fin stylo, sur trois triptyques de Clairefontaine 300 g, chacun au format déplié de 29,7 cm de haut par 42.

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Yves Bergeret

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Glacier Noir

manger ciel et roc

pour qu’ils nous mangent.

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Puiseux

Tracer le ciel

lui emprunter une plume

de son aile gauche

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Qui grimpe

d’abord écoute

puis prend prise et délivre.

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Manger le Glacier Noir (2, analyse)

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Le mercredi 23 septembre 2023 grâce à l’hospitalité généreuse et éclairée d’Anne-Marie Poncet j’ai fait dans son Jardin au centre de Die l’installation des sept calligraphies de Manger le Glacier Noir et y ai accompli la diction de ses sept poèmes (les voici : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2023/09/13/manger-le-glacier-noir/).

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Après la création active des sept calligraphies, au prix d’une trentaine d’heures d’une progression à pied difficile sur la moraine dangereuse du Glacier Noir, au prix de la douzaine d’heures de gestes, bien sûr ritualisés, d’apposition sur le papier de l’acrylique et de l’encre de Chine afin de faire surgir clairement de la profondeur du lieu lui-même sa parole-active ; en somme après ce premier acte,

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le second acte de cette dramaturgie s’est accompli dans le temenon d’Anne-Marie Poncet sous le couvert, en coupole, [sicut : sub tegmine fagi], des arbres que l’avant-automne clairseme en affinant et exaltant la lumière écoutante.

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Ce second acte s’est accompli par mes cordes vocales et mon corps marchant devant une à une les grandes calligraphies : elles retournent ainsi à la sonorité polyphonique de l’espace, sonorité dédoublée, celle du Glacier Noir puis celle du Jardin, répliquée dans des mélodies et harmonies différentes et complémentaires.

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S’est accomplie la transmission de la parole-dramaturgique-à-l’œuvre, lente et profonde, au bout de la moraine latérale du Glacier Noir.

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Ce Glacier Noir, je l’ai écouté et vécu, activement et jamais contemplativement ni extatiquement, depuis soixante ans. D’abord, jeune, comme alpiniste audacieux et portant toujours en tête Char et Monteverdi. Puis dans ma mémoire ininterrompue. Puis depuis mai 2022 à nouveau dans mon corps affaibli, mon regard, mon écoute et mon esprit.

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Cette deuxième semaine de septembre 2023, au bout de la moraine latérale du Glacier Noir, mon corps était complètement mutique ; seuls pinceaux et brosses frottant le papier déroulé au sol émettant un léger bruit rythmique tandis que tonnaient les avalanches du Fifre et résonnait le profus tambourin de la cascade sur le bourrelet granitique entre Pelvoux et Coolidge.

Mais une semaine plus tard, de bon matin avant le lever du vent, au Jardin dans le très léger frémissement des deux marronniers, de l’érable, du jeune frêne et du tilleul, c’est toute ma voix élançant les verbes et les mots du Glacier Noir et mes pas froissant les premières feuilles mortes qui suscitaient le lieu et la toute écoute.

Liturgie ininterrompue de la parole, d’abord dans sa forme minérale et calligraphique puis dans sa forme calligraphique et d’humaine vocalité.

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Oui, au bout de la moraine du Glacier Noir les sept sommets, de droite à gauche Écrins, Fifre, Coolidge constituant le premier arc de cercle puis, légèrement décalés, de gauche à droite, Pelvoux, Pic Sans Nom, Pic du Coup de Sabre, Ailefroide, constituant le second arc de cercle : deux arcs de cercle susceptibles de pivoter en fermant ou en ouvrant les trois quarts de cercle de fond de la scène dont pour calligraphier au sol j’occupais le centre de l’orchestra.

Dressées verticales au Jardin les sept calligraphies ont glissé au statut de pendrillons ; et mon simple corps avec ses cordes vocales, au centre du Jardin, accomplissait et transmettait la parole active et dramaturgique du lieu, des deux lieux, moraine et Jardin.

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Dans le champ européen Manger le Glacier Noir a plusieurs frères :

en tout premier le Prométhée enchaîné (environ – 460) d’Eschyle,

l’utopie de La Main heureuse ( 1913) de Schoenberg,

l’impasse, hélas impasse en raison de l’hermétisme du zaoum, de Victoire sur le soleil (1913) de Kroutchonykh, Khlebnikov, Malevitch et Matiouchine,

l’artefact daté de l’Art Total de Wagner dans son Anneau des Nibelung (1849-1876) en quatre opéras,

l’accomplissement surhumain du Licht (1978-2003) en sept opéras enchaînés de Stockhausen,

le Coro (1974-1976) pour quarante voix et quarante instruments de Berio,

le Prometeo, tragedia dell’ascolto (1981-1984) de Nono,

œuvres que j’écoute sans fin.

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Ces œuvres exposent sans fard ni pudeur la dramaturgie du destin humain. Certainement pas de quelque héros solitaire sous un éclairage oblique saisissant, tel Hamlet selon Shakespeare, Wozzeck selon Berg ou Lenz selon Wolfgang Rihm. Mais dramaturgie du destin d’une humanité inindividuée peut-être malmenée mais se bâtissant sans fin dans sa rébellion, c’est-à-dire dans sa dramaturgie et dans sa parole-en-acte.

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Manger le Glacier Noir avec ma voix et ses sept calligraphies n’est pas plus modeste que les créations ci-dessus car les sept sommets en deux arcs de cercle du Glacier Noir font partie de l’œuvre ; ils sont nos dieux éteints-veillant, Titans incandescents, évidemment hors toute beauté esthétisante post-romantique, Titans qui énoncent-élancent en fracassante ingénuité le drame de vivre de l’espèce humaine.

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Yves Bergeret

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Manger le Glacier Noir (1)

Voici l’aboutissement du grand poema du printemps et de l’été 2023, sous le titre général Guépard.

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Après le premier cycle de Guépard de début juin 2023 créé essentiellement à Briançon  ( 6 très grandes calligraphies de Guépard | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)), où le guépard devient simple foule d’un jeune chœur à cinq voix,

après le second cycle de Guépard que j’ai créé, sous le titre Guépard interstices, le 28 juin au centre géographique du Massif des Ecrins (Guépard interstices | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)) où l’immense paroi nord-ouest d’Ailefroide occidentale offre à la personne humaine moderne et active qu’est un Guépard le libre cheminement de son damier vertical, d’interstice à interstice,

après le troisième cycle, Guépard cosmogonie, qui s’était replié dans les Alpes calcaires du Dévoluy ( Guépard cosmogonie | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) pour dire la genèse cosmogonique de cet être humain profondément créateur et bondissant qui va s’habiller du nom de Guépard,

voici donc le quatrième cycle.

On lit ce quatrième cycle dans une vigoureuse et toute minérale traduction en italien, créée par le poète Francesco Marotta ; la voici : https://rebstein.wordpress.com/2023/09/15/mangiare-il-ghiacciaio-nero/

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Du 8 au 11 septembre 2023, au prix d’une rude ascension quotidienne (échine d’une moraine détritique vertigineuse, chaos d’éboulis éreintants, vague sente dans de rares ravinements herbeux…) depuis le Pré de Madame Carle, à 1800 mètres, jusqu’au bout de la moraine latérale du Glacier Noir, vers 2500 mètres, j’ai créé ce cycle, Manger le Glacier Noir, de 7 calligraphies ; toutefois deux d’entre elles ont été créées le 10 septembre au dessus du village de La Grave, devant les immenses faces nord glaciaires de la Meije et du Râteau. Au bout de la moraine du Glacier Noir se dressent des sommets rocheux et glaciaires, Pelvoux, Pic Sans Nom, Ailefroide, Pic Coolidge, face sud de la Barre des Ecrins. Les cimes ultimes de tous avoisinent les 4 000 mètres. Sur tous je grimpais dans ma jeunesse. Je choisissais des itinéraires d’alpinisme qui étaient d’une grande beauté mais très loin d’être faciles. Les tempêtes y étaient effrayantes. Qui y grimpe ne peut qu’être léger, vif, extrêmement à l’écoute, audacieux avec le plus grand calme ; comme serait un guépard non tueur et en harmonie avec la radicalité du mouvement géologique de la montagne profondément mobile et constamment en genèse d’elle-même. Autrement dit ce guépard-grimpeur parle et agit à chaque geste au sein de la dramaturgie jamais mièvre ni contemplative de la vie.

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La haute vallée du Glacier Noir vit en immense théâtre grec antique. Sommets massifs, hiératiques, striés d’avalanches bruyantes, constamment changeant sous les mouvements des heures, de la lumière et des vents : ces parois sont les grandes effigies sensibles et rudes de personnes mythiques, nées dans les tragédies d’Eschyle. La taille de chaque effigie : un kilomètre et demi de haut. Qui va et grimpe là écoute ces personnes, sonne avec elles, leur offre répliques, crée du destin et de la pensée humaine, à mains nues, à mots fermes et clairs dans les rebonds sur glace, roche et air frais ; toute cette création ne peut qu’être reprise chaque aube.

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Les sept calligraphies ont été réalisées sur papier de 215 cm de haut par 60 de large, à l’encre de Chine et à l’acrylique.

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1

Voici les bœufs qui d’un pas lourd

portent sur leur échine les grosses pierres.

Elles font le socle et tout le corps de la montagne.

Ils s’attellent. Ils la déplacent.

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Voici les bœufs qui portent sans barguigner

le sommeil de la montagne

et le déficit ardent de la montagne

et son manque d’être

et son trop plein d’être.

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2

Voici le métier de la montagne,

charpentière minérale du monde

enchâssant les grosses pierres

par le haut et par le bas.

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Elle n’a nulle raison de se cacher de prendre la forme

d’une épaule dont les muscles par tranches se mangent.

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3

Chaque mastication exsude, excrète, exhale, engendre une légende ;

au cœur du récit il y a un noyau de bois et de bruit

dont l’amande est un personnage vif, sorte de

guépard à très large front.

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4

Voici les montagnes.

Voici l’accouchante.

Voici la volubile.

Voici la magmatique.

Toutes sont des dos de baleine,

archipel gris et rouge,

grand corps unique nageant,

omoplates et épaules

nuque et occiput.

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5

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Voici le bouvier

qui pousse bœufs et baleines

dans le silence assoiffé de sens.

Voici le bouvier, il grimpe aux épaules,

C’est lui, grimpeur-guépard, qui cisaille

et jette à tous vents les tranches nourricières

à chaque bond sur la roche,

à chaque élan de la parole,

élan fusant sur la paroi.

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6

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Bouvier, bon apprenti charpentier,

frère et fils de la montagne,

le rustique à fines mains,

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vous, moi, rompus mais non,

portant à notre tour les grandes pierres de la parole,

précédés suivis du plus simple aussi, du boeuf à pas lourd,

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épaules, tranches, légendes, mythes,

projetant vers pleine lumière la glaise et la verve de la parole.

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7

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Le Glacier Noir aussi mange,

il avale le temps et les vents,

rien ne l’impressionne ; il les bloque

sous ses masses de pierres.

Il est vide, il est trop plein.

Que son flanc sud pivote,

il ouvre ou clôt tout.

Que son flanc nord pivote,

il déchire les pendrillons.

Puis part en dansant.

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Yves Bergeret

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Guépard ambidextre

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Poème en 9 strophes créé à Châtillon-en-Diois, Die et Veynes du 19 au 22 août et calligraphié à Veynes le 23 août 2023 sur un Leporello chinois à 24 volets, au format déplié de 42 cm de haut par 720 cm, à l’encre de Chine, au crayon noir, aux pastels et à l’acrylique.

Le poète Francesco Marotta par sa traduction d’une grande sensibilité fait vivre en italien ce « guépard » agile des deux mains : https://rebstein.wordpress.com/2023/08/25/ghepardo-ambidestro/

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1

De quel limon

de quel socle

limon où vaquent ci puis là

les grandes fougères dont la sève claire

suit les chemins du ciel où s’attardent cirrus

et vaguent stratus accrochés aux crêtes…

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2

En tous sens furent pères et mères

jetés contre les falaises où les cognent

les vagues noires de la mer

que les courants de la violence et des guerres

agitent,

mille, ils ont été mille, les ancêtres,

mille, les cousins, or jamais dépouillés

ni de l’âme ni de la parole

que depuis des siècles a moulées modelées

adornées l’absolu besoin de toute humaine dignité.

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3

Des galets

des galets que portent les rivières et les ressacs

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ainsi mus par grandes pelletées

galets mes rotules mes vertèbres ou de qui

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galets furent de mes ancêtres

et de moi vertèbres deviennent

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vertèbres serties de tant de mots de respect et

de mots de salutations de l’intelligence et de la fraternité

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4

Et si

sur mes jambes je tiens debout

et un poisson dans chaque main,

le poisson de l’océan froid de mes noirs divorces,

le poisson à longues nageoires de cette mer

où la souffrance salée se partage en deux,

à quoi tant s’emploie notre oncle le soleil…

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5

Et ce matin ce ne sont plus poissons dans chaque main

mais courts piolets à tête de titane

dont par dessus le vide je m’ancre

dans le miroir de la glace bleue

où parfois je jette ma vie comme un pari

et comme un total rebond de poisson d’argent

devant l’abîme aveuglant de la pensée à venir

mais aveugle point ne suis-je

et je vois.

*

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6

Je vois qui tu es

et qui tu seras,

assis un peu déséquilibré, crois-tu, au zénith

sur le câble bleu qui distribue son bleu

dans les champs du ciel suspendus à l’envers.

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7

Or déséquilibre point n’existe

car supposant quelque équilibre

qui est lubie bizarre sans once d’existence

car pensée se construit mobile et fluide

en tourbillon de patience et rebonds de joie.

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8

Mais quelle pierre de parole

à mon tour apporterai-je

dans une ou deux décennies

car l’humain édifice en toute saison

demande renforts, étais et pilastres neufs

pour que nous y habitions sereins

et hébergions recevions ce qui humain destin

constitue, fertilise, nourrit.

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9

D’un vélo de feu,

d’une nage de dauphin

de la foulée de ma course scindant les forêts

je porte mon corps,

je me propulse dans le sillage de ma pensée,

hypothèse incarnante,

arcature hissant par-dessus les fronts

cette joie de couleurs, sons et large verbe

qui s’habille ici dans le mot art

ou là dans le mot théâtre

tandis que, sans habit tel ou tel,

cette joie tisse une montagne honnête

sombre et mystérieuse comme tombe nacrée

dont tout naît.

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Yves Bergeret

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Crise, impasse ou épaule

Ce Poema pourrait aussi bien s’intituler Fable de l’épaule. Il appartient au grand cycle Guépard, du milieu de l’année 2023.

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On le lit en italien dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta ; la voici : https://rebstein.wordpress.com/2023/08/06/favola-della-spalla/

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Ici c’est phase d’opiniâtreté, même au moment d’un rabotant et passager doute d’un guépard ; phase, avant tout, de vigilance sur ce qu’est la pensée, dont le visage possède double face, l’une est la parole, l’autre est la personne. La pensée, et donc ensemble la parole et la personne, assument, sans la moindre béquille métaphysique, leur chemin éthique en toute lucidité. La pensée ne classifie ni ne domine ; elle chemine. Elle n’est pas carcan, elle n’est pas errement ; elle est mouvement.

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Ce Poema a été écrit du 23 juillet au 2 août 2023 ; il existe à ce jour en trois versions calligraphiés (dont deux réservées dans des collections particulières) au lavis d’acrylique et encre de Chine, au crayon noir et pastels, et enfin avec collages de divers papiers rares à la main, chaque version sur Cahier « Venezia book », de Fabriano, de format 30 cm de haut par 23 de large, en 48 pages à 200 grammes.

Les photos ci-dessous sont du troisième Cahier, réalisé le 1er août 2023 à Paris.

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Il traverse un océan, un continent,

un autre océan encore

en s’imaginant arriver à trouver un lieu

où résurgeraient les dieux.

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Voilà, il trouve l’épaule immense.

S’articulent sous elle un bras, deux bras et trente bras.

L’épaule cuivrée osseuse minérale

émergeant du marécage gris

non loin d’une mer très salée

où l’aube réunit ses lueurs

avant de projeter le jour dans le ciel.

Il n’y a strictement que cela.

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L’épaule lentement monte.

Des brumes jeunes et fraîches s’accrochent à elle.

Des coulées de magma glissent sur son dos.

Et devant, la poitrine, est-elle d’homme ou de femme ?

L’épaule monte.

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Il trouve immense l’épaule.

Haute de plusieurs milliers de mètres.

Des aigles tournent dans ses nuées.

Il approche. Il retient son souffle.

Il touche de son index l’épaule,

sa pierre la plus basse,

et elle chante.

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Au pied de l’épaule il cherche

et cherche l’entrée de la caverne des dieux.

Des petites grottes lui offrent leurs échos profonds :

c’est juste son cœur qui résonne dans des gouffres.

Il appelle cela les dieux.

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Au pied de l’épaule dorée il cherche.

Sans voir que les frayeurs et les folies et les joies

de tous ses mères et pères se sont déposées

en sédiments brûlants glacés

qui sont devenus chair, nerfs, veines et os

de l’épaule surhumaine humaine.

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Quelque part sur l’épaule il appuie sa joue.

Puis de ses deux lèvres lui pose un baiser.

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L’épaule répond à voix claire :

« les dieux, le dieu n’ont jamais existé ;

c’est une vieille blague, tout juste rêvée

dans les cauchemars de gens fiévreux.

Arrête ! et maintenant prends-toi en mains ».

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L’épaule escarpée bouge et enfle,

c’est la matrice de la mer en tempête

et si haut enfle la houle que l’eau se fait nuit

et le ciel mosaïque brillante d’étoiles noires

où il voit marcher à l’envers les bœufs et les êtres châtrés.

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Il décide que l’épaule qui tremble ne lui fait pas peur.

Il touche de son index la clef de voûte de son aisselle.

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Le sable bouillonne avec fureur.

Renversement, éclaircissement.

Le monde est creux.

L’air est creux, il asphyxie par aspiration.

L’espace est colère creuse,

en forme d’épaule céleste creuse, immense,

une sorte de dôme vu de l’intérieur ;

et lui téméraire mais frêle

cherche en tous sens les pierres de l’escalier

de la pensée par où monter

afin de naître personne et parole,

c’est-à-dire pensée, cela qui a double face

et qui fait retourner dans leurs cages peur et colère.

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Est-ce que les marches de l’escalier

naissent du sable brassé vrillé

en enragé tourbillon creux ?

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Est-ce que l’escalier existe ?

Si oui, est-ce qu’il tourne et vrille

ou bien est-ce qu’il se hisse par volées de marches

et sera l’irréel quadrilatère d’une pensée définitive

qui répartit la paix aux quatre points cardinaux ?

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Est-ce que l’épaule est le seul angle émergé, le seul sommet

du rectangle, les trois autres noyés dans le noir,

est-elle le palier où l’on s’assied ou s’accoude

avant de reprendre une piètre ascension brutale

et cinglante comme un châtiment archaïque,

ascension de volée de marches à volée de marches

comme sans ouate ni feutre volées de coups

à même le crâne ou à même le ventre ?

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C’est là que nichent les dieux, qu’il invente

dans précisément la cruauté des coups.

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Le sable bouillonne avec fureur.

Poser un baiser sur l’épaule cuivrée

agite le tourbillon jusqu’à la cécité.

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Le voici aveugle à lui-même et à tout,

allant à tâtons dans les pentes vertigineuses

de l’épaule minérale osseuse,

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tâtonnant criant, enfin balbutiant

une litanie morose, cherchant parole claire,

pressentant lumière sur le monde, sable, mer et lagune

océans et continents

et de cette lumière peut-être naîtra quelque pensée

dont double est la face, d’un côté une personne,

de l’autre une parole seule, libre et claire.

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Sans l’une ni l’autre il n’est rien

que caprice et violence.

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Qui veut gravir écoute.

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Yves Bergeret

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Guépard cosmogonie

Appartenant au grand ensemble du printemps & été 2023 intitulé Guépard, voici ce poème intitulé Guépard cosmogonie ; je l’ai créé et calligraphié à l’acrylique et à l’encre de Chine le 4 juillet 2023 au col Charnier, au dessus du Lac Lauzon et de La Jarjatte-en-Dévoluy, sur 4 grands papiers de Fabriano 250 g de 200 cm de haut par 75 de large et un, de 150 cm de haut par 75.

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Après le premier cycle de Guépard de début juin 2023 créé essentiellement à Briançon  ( 6 très grandes calligraphies de Guépard | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)), où le guépard devient simple foule d’un jeune chœur à cinq voix,

après le second cycle de Guépard que j’ai créé, sous le titre Guépard interstices, le 28 juin au centre géographique du Massif des Ecrins (Guépard interstices | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)) où l’immense paroi nord-ouest d’Ailefroide occidentale offre à la personne humaine moderne et active qu’est le Guépard le libre cheminement de son damier vertical, d’interstice à interstice,

ce troisième cycle que j’intitule Guépard cosmogonie se replie dans les Alpes sédimentaires calcaires du Dévoluy, tandis qu’à quelques dizaines de kilomètres à l’Est la virulence des Alpes granitiques et glaciaires poursuit sa surrection percussive, telle Rebonds B de Xenakis : au dessus du lac Lauzon et du hameau de La Jarjatte, le Col Charnier offre la courbe parfaite d’un modeste alpage nu et le voisinage des plus hauts sommets de la Drôme, aux formes claires et souples, pour la genèse cosmogonique de cet être humain profondément créateur et bondissant qui va se nommer Guépard ; Guépard est bel et bien cousin du divin Singe Anjuman qui dans l’hindouisme sait porter la Grammaire du Monde et franchir d’un bond fabuleux le détroit de Ceylan pour y sauver l’épouse ravie à Rama.

Trois jeunes attirés par la philosophie m’accompagnaient en portant le matériel pour cette longue journée de création ; sur une bosse d’herbe et de caillasse de l’alpage du col ils se sont à voix haute lu et commenté des pages de l’Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche.

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Ici :https://rebstein.wordpress.com/2023/07/22/ghepardo-cosmogonia/ Guépard cosmogonie atteint en italien la densité cristalline de l’essentiel, grâce au poète Francesco Marotta.

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Au Col Charnier les vagues minérales de la montagne se développent avec une simplicité et une clarté qui libèrent l’intégrité du souffle des origines et installent dans le simple cycle de vie et de mort l’homme Guépard-Grimpeur qui bâtit à chaque geste à chaque mot le sens possible et acceptable du monde, du destin, de la personne.

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1

Vois, l’ossature se rassemble

et la chair de la parole frémit.

La pluie sombre s’écarte.

Carène dont va naître Guépard s’isole

pour lui apprendre le bond

et même ce qu’est l’ossature.

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2

Des mains carrées créent et donnent à Guépard

les montagnes en bagage et les pierres

et, seulement en graine brut, les torrents.

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3

Par dessus l’Océan bondit Guépard

mieux qu’Anjuman.

Voici le bond, il délivrera

qui le verra et l’aimera.

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4

Puissance du bond,

Guépard n’est pas chair

mais foudre de pensée et de joie

si vive que le ciel est toute montagne,

montagne légère comme la main

qui jette le monde dans la vie.

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5

Sépulture toute de joie est le ciel,

entier voile sans trame

où Guépard se fond

ne laissant que ses ocelles,

gentilles matrices de nos cris de joie

et des nuages.

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Yves Bergeret

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[Photos : YB & D.R.]

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Guépard 2 (Guépard interstices), installation du 9 juillet 2023

Le dimanche 9 juillet 2023 Anne-Marie Poncet a généreusement accueilli dans son Jardin des Aires, au centre de Die, la deuxième série de six très grandes calligraphies créées à l’acrylique et à l’encre de Chine en une seule journée le 28 juin 2023 au Plan du Carrelet, au centre même du massif des Ecrins, au pied de l’immense et mythique face nord-ouest d’Ailefroide occidentale.

J’étais accompagné ce 28 juin de Catherine Reeb et de Attila avec Candice Gaigher et Yohan avec Géraldine Gaigher, pour leurs créations personnelles en parallèle : Guépard interstices | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

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Etant donné la forme de rectangle presque parfait de cette gigantesque paroi, sans pointe isolée culminante, et étant donné la structure apparente de cette paroi en forme de damier à multiples facettes juxtaposées et superposées, le thème des « interstices » entre ces facettes s’est imposé à moi, avec sa modernité non linéaire et en quelque sorte cubiste voire aléatoire. Chaque fissure, faille, ligne d’anfractuosité, oblique, horizontale ou verticale, porte un sens, ouvre une énigme, ose un retournement de dramaturgie…

J’ai donc composé ici un ensemble de neuf strophes que j’ai calligraphiées sur quatre très grands papiers de 215 cm de haut par 60 et j’ai repris trois de ces strophes sur deux grands papiers, à disposer au centre de l’installation, de format 150 cm de haut par 50. Installation elle-même en damier capable de rebondir sur lui-même.

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Cette paroi géante est un mur de fond de théâtre antique dressé pour que la voix y sonne et résonne, donc pour que la voix y « per-sonne », justement masque immense du grand visage que nous nous inventons sans cesse et qui nous souffle sans cesse et qui ravive sans cesse notre besoin de parole et de sens.

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Comme lors de l’installation du 17 juin 2023, j’ai dit le poème, ici en ses neuf strophes progressives ; et la matinée s’est conclue par une nouvelle présentation du grand Leporello Proue : Proue | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

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Que soit ici remercié Mohamed Barira pour son travail de régie dans l’installation du 9 juillet 2023.

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Les unes sur les épaules des autres

les parois savent s’élever

surlignant les cicatrices

qui sont rotations de vie

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toujours respectant entre elles les interstices

de parturition, de pardon, de réplique sidérante

et de fraternel abri.

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C’est l’interstice de l’amitié sans question

que je préfère,

celui où les guépards s’accouplent.

Ils feulent : c’est mon poème.

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A l’interstice de la fraternité

se suspend un petit glacier rebelle

qui refuse soleil et fonte :

c’est le meilleur bivouac en pleine face.

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Guépard discret

assis sur le vide, son corps noueux

juste accroché en paroi par les doigts

à deux toutes petites prises,

certains soirs parle.

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Dans l’interstice du reflet profond

deux grimpeurs encordés s’allongent

pour laisser filer l’avalanche ;

après quoi l’ivresse du grand large vertical

les projette en miettes mythiques.

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Par l’interstice du tacite amour

guépard échange vigoureuse poignée

avec la personne qui jamais n’acceptera.

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Mille mètres au dessus du glacier de départ

sur miroir noir vertical

guépard touche de ses vingt doigts

le mythe dans la roche,

décloue à chaque souffle

les esclaves aux paumes trouées.

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Interstices en tous lieux de la paroi,

en tous sens,

ce sont rides et éclats de la pensée,

arcades en creux du grand visage.

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Yves Bergeret

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Photos : Anne-Marie & Xavier Lemaître, Anne-Marie Poncet, YB et D.R.

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Guépard interstices

Ce nouvel ensemble fait suite au premier cycle de très grandes calligraphies créées à la fin du printemps 2023 : 6 très grandes calligraphies de Guépard | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

Cette publication ici, introduction et poème, se lit en italien dans la limpide et vigoureuse traduction du poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2023/07/07/interstizi/

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L’ensemble de ces six nouvelles très grandes calligraphies, 4 de 215 cm de haut par 60, 2 de 150 cm de haut par 50, à l’encre de Chine et à l’acrylique, a été créé le mercredi 28 juin 2023 au Plan du Carrelet, à 2 100 mètres d’altitude, non loin de La Bérarde, au cœur même du massif de l’Oisans (où jadis je grimpais tant et tant de voies d’alpinisme non simples) ; c’est un confluent de virulents torrents.  Au dessus de lui, la mythique face nord-ouest d’Ailefroide occidentale, culminant quasiment à 4 000 mètres d’altitude, s’érige en gigantesque mur de théâtre antique.

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Cette immense face, sans cime aiguë dominante, rectangle abstrait dans sa perfection de roche et de glace, parle, écoute, réplique à qui sait écouter et voir. Paul Cézanne dialoguait sans fin avec le triangle incliné de la Montagne Sainte-Victoire. Ici le dialogue est avec ce mur qui est tout sauf plat et monotone. Piliers, gorges verticales, glaciers suspendus, arêtes droites, en font une gigantesque construction de mythes, d’enluminures, de taxinomies farouches, d’éléments multiples d’un damier hors temps sans origine ni fin où tout est à dire et à bâtir.

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Le geste épique du grimpeur-guépard s’y élance, y trace sillage de destin et de rire et de pensée et de mystère clair-opaque et de question rebondissante sans fin.

Or dans cette énorme masse minérale et glaciaire, de pensée, d’ombre et de lumière, ce qui articule avant tout l’espace, la vue et la pensée c’est le réseau géologique des fissures verticales, horizontales, obliques, c’est-à-dire les interstices de l’intuition, de la parole, de la pensée, les perpétuels reprises de souffle et rebonds de l’intuition, de la parole et de la pensée, qui sont les étapes et répliques de la création.

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L’équipe : ce mercredi 28 juin sont montés à ce Plan du Carrelet avec moi Catherine Reeb, chercheuse botaniste à l’Université Sorbonne nouvelle, pour une création personnelle de calligraphies, et Attila et Candice Gaigher avec Yohan et Géraldine Gaigher, pour un travail d’anthotype photographique (on connaît bien l’admirable travail de restauration des frères Gaigher dans une maison très ancienne de Crest : Bouquets au mur de la Maison Bru-Gaigher, à Crest | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ). Chacun soutenait chacune et chacun dans l’équipe, dans une toute originale polyphonie de créations croisées et partagées devant le mur titanesque d’Ailefroide occidentale. Mur titanesque, polyphonie des actes humains de création. En somme nous développions ensemble, nous six, le chœur contemporain qui rebondit sur les fulgurantes transmissions du Titan Prométhée.

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Prochainement sera publié le compte-rendu de notre polyphonie à six voix.

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Les unes sur les épaules des autres

les parois savent s’élever

surlignant les cicatrices

qui sont rotations de vie

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toujours respectant entre elles les interstices

de parturition, de pardon, de réplique sidérante

et de fraternel abri.

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C’est l’interstice de l’amitié sans question que je préfère,

celui où les guépards s’accouplent.

Ils feulent : c’est mon poème.

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A l’interstice de la fraternité

se suspend un petit glacier rebelle

qui refuse soleil et fonte :

c’est le meilleur bivouac en pleine face.

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Guépard discret

assis sur le vide, son corps noueux

juste accroché en paroi par les doigts

à deux toutes petites prises,

certains soirs parle.

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Dans l’interstice du reflet profond

deux grimpeurs encordés s’allongent

pour laisser filer l’avalanche ;

après quoi l’ivresse du grand large vertical

les projette en miettes mythiques.

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Par l’interstice du tacite amour

guépard échange vigoureuse poignée

avec la personne qui jamais n’acceptera.

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Mille mètres au dessus du glacier de départ

sur miroir noir vertical

guépard touche à vingt doigts le mythe dans la roche,

décloue à chaque souffle les esclaves aux paumes trouées.

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Interstices en tous lieux de la paroi,

en tous sens, ce sont rides et éclats de la pensée,

arcades en creux du grand visage.

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Photographies : Catherine Reeb, Attila & Candice et Yohan & Géraldine Gaigher, Anne-Marie Poncet, YB.

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Yves Bergeret

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Guépard 1, installation du 17 juin 2023

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Cette publication est traduite en italien par Gianluca Asmundo et magnifiquement accueillie sur le blog Peripli : https://peripli.wordpress.com/2023/06/24/369-yves-bergeret-guepard-ghepardo-1-ita-fra/

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Le samedi 17 juin 2023 Anne-Marie Poncet a accueilli au Jardin des Aires, au centre de Die, les six premières très grandes calligraphies de 215 cm de haut par 60 créées à l’acrylique et à l’encre de Chine de mi mai à mi juin 2023 dans les approches de la très haute montagne ( 6 très grandes calligraphies de Guépard | Carnet de la langue-espace (wordpress.com).

Le projet de ce premier cycle de l’année 2023, intitulé Guépard 1, a été de rebondir, oui rebondir sur les cycles Rebonds de l’été 2022 ( REBONDS 1978-2022, œuvre au long cours, en 3 cycles | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) ; la continuité de ce vaste poema de la personne humaine simple allant droit dans le réel, non pas soumise au réel, mais décidée à en gravir parois, obstacles et surplombs, nécessite d’en poursuivre, in situ, en pleine montagne, espace ( outre sa radicale beauté) de l’acte et du mouvement par excellence, les étapes, les étapes, les étapes.

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L’installation du 17 juin a la particularité de présenter d’une part la seconde calligraphie en réplication d’elle-même, écho interne du poème de cette pièce (un exemplaire de cette calligraphie en écho se trouve dans une collection particulière), d’autre part les troisième et quatrième calligraphies en une seule continuité verticale, pilier mobile des gestes, des mots et des couleurs que libèrent dans l’espace le grimpeur, le guépard, la proue.

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Mais les intempéries incessantes des orages de chaque après-midi pendant un mois et demi ont empêché l’accès au Glacier Noir et au cœur battant de l’Oisans, cet orchestra extraordinaire où résonnent les versets du chœur antique, les pas rythmés des grimpeurs et grimpeuses divers qui sont tout simplement les membres de ce chœur infatigable ; et Prométhée les précède, à peine un peu plus haut dans une paroi.

Mais la paroi parle aussi.

Mais ce grimpeur a l’énergie du guépard, guépard fils de Char et arrière-petit-fils de Rimbaud.

Et ce guépard-grimpeur n’est que la proue inséparable de la coque et de la poupe, c’est-à-dire de tous et toutes allant, allant, disant, allant.

C’est pourquoi la matinée de présentation de ce travail de création de tout un mois s’est conclue par la présentation et lecture du grand Leporello Proue ( Proue | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)  ).

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Régie : Thibeault Lallement, Thomas Le Rhun et Antony Vaher

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Photographies : Gia Gogatishvili, Thibeault Lallement, Anne-Marie Poncet, H Br, YB & D.R.

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Yves Bergeret

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6 très grandes calligraphies de Guépard

Certains éléments du très vaste Poema Guépard (Guépard | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) ont trouvé, en ces semaines de tumulte de vents, d’orages, de pluies, de chaos du ciel, des accomplissements ou prolongements : ces six très grandes calligraphies ci-dessous, qu’en partant très tôt juste à l’aube il a été possible de créer à l’encre de Chine et à l’acrylique sur les papiers de 215 cm de haut par 60, déroulés sur des lits de galets, des alpages trempés, des rocailles à l’avant-pointe d’une montagne.

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1

Lever du brouillard

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Très grande calligraphie née le 18 mai 2023 en amont de la Jarjatte, près de Lus-la-croix-haute, à la limite inférieure d’un brouillard épais qui ce jour-là effaçait les plus hauts sommets du département de la Drôme, arêtes et cimes calcaires altières ;

cette calligraphie, de 215 cm de haut par 60, a été créée à l’encre de Chine et à l’acrylique sur le large lit de galets du Buech, torrent vigoureux filant ensuite au Sud lointain.

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Lait de lumière,

je me lève,

le brouillard s’illumine.

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Mon crâne qui saigna

est lune sur la cime,

mes épaules chair intègre

de part et d’autre de la paroi

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qui est le grand vide

où je puise mon souffle.

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2

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Ecailles par le ciel

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Très grande calligraphie, de 215 cm de haut par 60, née le 30 mai 2023 au dessus du village de Grimone, près de Lus-la-croix-haute, sous un ciel se couvrant peu à peu, où menaçait l’orage ; la forêt de pins, de frênes et de légers mélèzes frémissait ; cette calligraphie a été créée à l’encre de Chine et à l’acrylique.

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Elles arrivent par le haut, les mères et les mortes.

Elles écartent les nuages et les ombres de plomb.

Elles replantent dans la terre les montagnes.

Elles glissent leurs mots sous mon souffle.

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Chacune se ferait écaille

pour que j’aie peau de reptile

mais je n’arrive jamais à ramper

ni ne peux me passer de mains

car je grimpe ma vie,

je fais grimper la vie.

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3 & 4

Deux très grandes calligraphies de 215cm de haut par 60 créées à l’acrylique et à l’encre de Chine sur la crête de la Croix de Toulouse, au dessus de Briançon, le 6 juin 2023.

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Ils prennent par surprise la brume pesante du réel

et sa soute la plus obscure,

puis atteignent son choeur originel,

son mythe de lave en perpétuel feu,

eux, les deux filles les trois garçons.

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Quelques heures quelques jours quelques années

après leur partie de cartes leur jeu de scène

ils seront là-haut dans une paroi

recousant, je crois, certain profil orphelin

dont tous cherchent la forme et le sens.

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5 & 6

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Et deux autres très grandes calligraphies à l’encre de Chine et à l’acrylique, créées aussi en haut de la Croix de Toulouse, au dessus de Briançon, le 8 juin 2023.

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Je les vois grimpant dans mes dalles

par mes labyrinthes verticaux,

cinq se hissant, grimpant du même rythme,

des mêmes neumes, répliques et bourdon

de la parole en rebonds

par roche cascade nuée vent,

contrechant d’efforts de bras et de mains,

lèvres ovales ou serrées.

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Guépard-paroi-proue,

je suis simple scribe

de cela que j’ai dit visage,

scribe posant un à un signes

dans le creux des entrailles du monde

pour qu’il y lise son chemin à venir

qui tire vers le haut ce qui vit

et, fécond, se moule dans la parole.

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Ghepardo-parete-prua,
io sono l'umile scriba
di ciò che chiamo volto,
uno scriba che posa segni uno a uno
nel cavo delle viscere del mondo
affinché vi legga il suo cammino futuro
che spinge verso l'alto ciò che vive
e, fecondo, prende forma nella parola.
      [Traduction de Francesco Marotta]

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Yves Bergeret

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