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Toros de mort
Lmda N°270 En expliquant ce qu’est un taureau de combat, et dans quel environnement naît un torero, Laura Kind veut en faire des symboles de la tragédie guerrière. Au détriment de ce qui fait de la corrida un art vivant et une esthétique du sublime. Livre d’une poésie noire et vibrante, Le Destin connu des bêtes de combat a l’âpreté de la ruine et l’à-vif de tout ce qui excède la condition humaine. Présenté comme un roman faisant de la tauromachie une figure allégorique de la guerre, il est structuré comme une tragédie et se déploie à la façon d’un compte à rebours rythmant une marche à l’inexorable, au dimanche de Pâques de...
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Domaine étranger Voyage au bout de la faim Est de la Roumanie, 1947 : Daniela Ratiu nous embarque dans une odyssée cauchemardesque et terriblement humaine, aux côtés d’une famille qui tente d’échapper à la mort programmée. Si l’on ne cesse – à juste titre – de rappeler les crimes hitlériens, il semble que le devoir de mémoire soit moins préoccupé par ceux de Staline. Alors même que l’Ukraine subit l’agression russe – et que Poutine, lui, s’emploie à réhabiliter plus ou moins discrètement son illustre prédécesseur –, la réalité de l’Holodomor (1931-1933), famine orchestrée par le pouvoir soviétique qui fit peut-être plusieurs millions de victimes,...
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Domaine français Anatomie de la sale bataille L’historien Bruno Cabanes réanime une bataille oubliée, avec ses morts, ses survivants, tous victimes. Un brillant tombeau littéraire. Nulle île n’est une île » : l’exergue des Fantômes de l’île de Peleliu dit beaucoup de la démarche de Bruno Cabanes, titulaire de la chaire d’histoire de la guerre de l’université d’État de l’Ohio. Empruntée au fondateur de la microhistoire, la citation de Carlo Ginzburg signe la volonté de Cabanes d’éclairer la guerre du Pacifique, et au-delà « la légende de la « bonne guerre » » aux États-Unis, à partir de cette tête d’épingle sur la carte...
Chronique
En grande surface
En grande surface
par Pierre Mondot
Nature peinture
Controns la grisaille par une escapade à Marseille, avec La Bonne Mère, premier roman de Mathilda Di Matteo. Clara, jeune prof à Sciences Po en phase de gentrification, se détache de son ascendante, Véro, « seins énormes » et manières de cagole. La présentation du fiancé, Raphaël, fils de ministre, crée un choc des cultures. Garamond vs Comic Sans : « Je l’appelle le girafon (…) À croire qu’il est en safari partout (…) ». Un mail de la revue, service Qualité, interrompt notre élan : l’examen des data de la page 52 souligne une nette disparité de traitement, avec davantage d’auteures que...
Le Matricule des Anges n°268

un auteur
Edna O'Brien
Chronique
Traduction
Traduction
France Camus-Pichon
L’Étrange Tumulte de nos vies de Claire Messud
Au moment d’évoquer cette histoire si ample et mouvementée, et sa traduction (dont un enjeu était justement d’épouser ce mouvement), me revient une interrogation qui court dans le prologue à L’Étrange tumulte de nos vies : par où commencer ? En l’occurrence, quelle entrée choisir face à une fresque familiale qui se déploie sur cinq continents et deux siècles ? De 1940 à 2010. Sept décennies, les « sept âges » d’un drame où « chacun dans sa vie a plusieurs rôles à jouer », pour reprendre la citation de Shakespeare placée en épigraphe.
Par « chacun », comprendre ici les membres de la...
Le Matricule des Anges n°266
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Domaine étranger Traduire les pertes Dans un roman court et subtil, Gabriel Josipovici dresse le portrait d’un homme en deuil à travers les trois étapes d’une vie discrète et insondable. Un Anglais « de la vieille école », qui met toujours « une veste et une cravate avant de s’installer à son bureau, et un manteau et un chapeau pour sortir », vit à Paris « depuis trop longtemps pour s’en souvenir ». Traducteur de son état, il enchaîne les livres plus ou moins intéressants à verser d’une langue à l’autre dans son petit logement mansardé, où « s’il tendait le cou, il pouvait apercevoir le bord du grand dôme du Panthéon à...
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Poésie Un livre de plateaux Avec Et et et, Cole Swensen essaye de décadenasser le livre de son ordre de succession habituel en pensant ses textes comme des segments virevoltants et interchangeables de connexions virtuelles. Maïtreyi & Nicolas Pesquès sont les traducteurs fidèles (chez Corti) des livres de Cole Swensen, le cinquième, Et et et, sur sept parus en France. On ne peut pourtant imaginer que les difficultés de traduction des soixante-cinq petites proses qui le composent aient pu être moindres. Et c’est sans compter la plus importante d’entre elles : comment induire dans la traduction, au travers de textes scellés dans un ordre et un bloc de papier...
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Histoire littéraire Le salut dans la déroute Deux nouvelles d’André Dhôtel tendres et féroces comme l’esprit d’enfance qui les anime… et qui nous charme. André Dhôtel (1900-1991) le confiait à Patrick Reumaux dans Terres de mémoire (Jean-Pierre Delarge, 1979) : « J’en reviens toujours à un artisanat ». Artisanales, c’est-à-dire patiemment polies, réglées, ajustées sur l’établi, les deux nouvelles de Dhôtel que livre La guêpine assurément le sont. Et, ce qui ne gâche rien, dans une élégante plaquette sortie de l’atelier de l’imprimeur-éditeur Du Lérot. Treize années séparent Intermède (1943)...
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Théâtre À hauteur d'oiseaux Le conflit israélo-palestinien au centre d’une tragicomédie où l’humour le dispute à l’émotion. Jérusalem, 2020. Dans la vieille ville, deux oiseaux vaquent à leurs occupations : un bulbul, espèce endémique paisible et casanière, et une drara, espèce invasive et volontiers agressive. L’un arrange son nid, l’autre cherche de la nourriture. Sur un écran est projeté le récit d’un drame qui a marqué la société israélienne et provoqué des manifestations de grande ampleur : alors qu’il se rendait au centre Elwin, une institution pour...
Intemporels
par Didier Garcia
Voix pénitentes
Avec Confiteor, le Catalan Jaume Cabré livre la troublante confession d’un sexagénaire. Comme une manière de soulager sa mémoire.
Que convient-il de retenir d’un tel livre ? Quelle facette choisir de présenter ? Et quelle lecture privilégier, puisque plusieurs sont possibles ? Faut-il surtout y voir une prouesse romanesque, un roman hors normes, et prévenir d’emblée le lecteur qu’entrer dans ces pages c’est accepter d’être malmené par une plume qui dit beaucoup sans dire tout, accepter que des passages entiers reviennent à cent pages d’intervalle, accepter que certaines phrases restent grammaticalement inachevées, et que d’autres fassent brusquement passer la narration de la troisième à la première personne, tout en...
Le Matricule des Anges n°147







