• Sage

    Vous m’direz, l’noeud du problème spa l’mot, n’est-ce pas ? P’tet plutôt son usage.

    Parce que moi, j’aime ça hein. Les mots. Les étaler sur papier, sur surfaces encollées, direct au livre. POF. Gribouillis sur page.

    Bon. Alors. Heu. Jme suis creusée l’ciboulot. Dès fois c’est un peu lent du haut. Pas que ce bien plus rapide en bas.

    Alors. Heu. Bref. L’mot sage y m’fait crisser.

    Parce que j’sais écouter j’parle pas trop j’dégage pas cet appel au sexe, aisance, sourire aux rayons supposés.

    Tu m’dis qu’j’ai l’air sage. J’entends qu’tu m’trouve pas fun.

    Ben moi tu m’gonfle avec tes injonctions d’merde. Tu m’dis sage parce que chu assignée meuf. Parce que les mascs qui causent pas elleux sont cools, classes, mystérieuxe. Parce que dans ta p’tite tronche le trouble dans l’genre n’existe pas.

    Quand tu m’dis sage quand tu m’dis calme quand tu m’dis subtile.

    T’éclater les dents contre le carrelage. J’en rêve. merde.

    T’as pas idée d’comment ça fulmine là d’dans.

    Te démonter la tête à coup d’batte et plonger mes doigts dans ton ventre de petit merdeux.

    Et si t’es vieux ben s’pareil.

    Pas de discriminations.

    Donne nous ton air. Tes pages. Tes espaces.

    Avec les potes on y tournera un porno, j’y écrirais des fictions où les loups-garou sont gouines, on y cirera nos passions, on jouera de la musique, on jouera de la danse, on jouera les corps.

    Donne moi ton air et tu verras RIEN et t’façon c’est ça qu’tu produis.

    J’ai rien à t’prouver, rien à t’montrer, rien à t’pédagogiser.

    Ta vue, elle m’parle pas.

    Donne moi ton air.

    Et pi, c’quoi être sage ?

    C’est boire d’la sauge entre potes sous un plaid ?

    l’là l’air bien s’programme

  • La catharsis du poulet

    J’ai acheté un poulet. Après avoir marché jusqu’à un supermarché, les baskets dans la boue et le regard perdu sur les lentilles d’eau.

    J’ai acheté un poulet presque périmé.

    J’ai acheté une volaille biologique. Parce que les poulets doivent être bien élevés dans le confort relatif offert aux bêtes au service des hommes.

    J’ai débouché une bouteille de vin de cuisine, attrapé une lame. Elle l’a libéré de son emballage. Soigneusement, d’un geste lent, je l’ai déshabillé. Le couteau glisse le long de sa cage thoracique. Une fois nu, tendrement j’ai entaillé sa peau. Mes doigts ont enfoncé dans sa chair les gousses d’ail. Sans pudeur j’ai écarté ses membres pour introduire en lui les aromates. Avec tranquillité, j’ai versé un filet d’huile d’olive sur mon poulet avant de le masser avec du gros sel de mer pendant un moment. Le temps s’étire et ma volaille brille maintenant.

    J’entends la soufflerie du de la chaleur tournante qui le cuis.

    Mon poulet est au four.

    La senteur de la peau grillée envahit peu à peu la cuisine, de la buée colonise les vitres tellement le froid est mordant là bas dehors, dans le monde.

    Bronze. Gras. Ail. Thym. Citron.

    La salive emplit ma bouche. J’humecte mes lèvres instinctivement.

    Les mains protégées bien enveloppées je sors le plat en terre du four et observe mon poulet doré.

    Il est mort.

    Il est mort et cuit.

    Sa chair morte et cuite sent bon.

    J’avise un couteau sur le plan de travail. Mon bras tendu, ma main le saisit. Sa lame solide fend la pellicule de gras, la peau, la chair. Elle sépare les morceaux, guidée par les os.

    Mes doigts se transforment. Mes ongles allongés sont maintenant griffus. Entre le pouce et l’index j’attrape un bout de blanc qui dépasse. Il s’effiloche quand je tire. Ma langue le pousse sous mes molaires, il est un peu sec dans ma bouche. J’avale.

    Je suis seule.

    J’ai acheté un poulet.

    Je le dévore.

    Sous la force de mon coude, sous la poussée de mes bras, sous les flexions de mon poignet il est prédécoupé ; mon poulet.

    Je pose le plat sur la table en bois, un torchon à côté, pour m’essuyer plus tard. Ça va être un travail dans la durée ce soir, cette nuit plutôt, un travail sale et dérangé.

    Mes doigts plongent en direction du plat, au plus profond de la chair. J’arrache une cuisse d’un geste vif. Le craquement du cartilage résonne. Je mords à pleine dent dans la peau. Le jus gras se répand dans ma bouche. Sans m’en rendre compte je me pourlèche les babines. Je mords, je mâche, je déglutis des morceaux de chair. Un regret m’étreint que ça ne soit pas de la viande rouge. La tempête rugi dehors, la lumière de la lune est visible à travers les nuages et j’entends la mer battre la digue inlassablement.

    Même le sang de mes règles me fait envie maintenant. J’aimerais le recueillir et m’en enduire le visage. Peinturlurer un maquillage de guerrière sur mes joues et goûter mon propre sang à défaut de celui d’un autre. Alors, en l’absence de tout cela, je me verse un autre verre de vin d’un coup de patte. De grosses gouttes violettes tombent autour de lui. Je joue avec quelques secondes, le regard dans le vide et le vide d’un trait.

    Une seule gorgée.

    Le vin et le poulet mélangé en moi.

    Une respiration.

    Ma langue passe entre mes crocs, mes lèvres humides et rougies. Je transpire. Le feu brûle, il fait trop chaud. Mes bras son nus, je transpire.

    Ça n’a pas d’importance ce soir. Je sens ma sueur couler le long de mes côtes, et son odeur épicée se mélange malgré elle à celle de la chair qui est là sur la table. Encore du vin. Un verre de vin et un poulet. Pour moi. Seule. Les apparences n’ont aucune importance ce soir.

    Ce qui compte ce sont mes mains qui écartent la chair et les os en pinçant la peau pour pouvoir mordre dedans en même temps. Mes crocs s’enfoncent dans la viande encore et encore. J’ai du jus sur le menton. Mes mains musculeuses brillent de gras. Des morceaux d’os et de cartilage errent sur leur dos, autour du plat, sur mon torse.

    Les os craquent.

    Je détache des lambeaux de la carcasse.

    La peau de mon ventre est tendue. J’ai si chaud d’avoir trop mangé.

    Ce soir il n’y a que toi. Mon poulet.

    Patiemment, je te dévore avec la certitude que j’irai jusqu’au bout. Des morceaux de toi glissent en moi, dans ma gorge, dans mon œsophage, pour aller là bas tout au fond dans les bas de mon estomac.

    Je te tord, te déchire, te sépare.

    Je te mange et tu n’y peux rien car tu es mort.

    Sous mes molaires tu te transforme en magma informe. Bouillie infâme d’être mâchée, triturée, pressée.

    Ta faiblesse inanimé j’en profite pour grignoter les restes de ta peau autour de tes os. La trace de mes crocs dans ce dernier blanc. Rescapé de cette curée c’est bien le dernier morceau de ton cadavre.

    Un rot sonore. J’avale le vin un peu trop vite. Un filet coule le long de mon cou jusqu’à ma clavicule. Il tâche. Du dos de la main, j’essuie, ou j’étale, je ne sais plus très bien, le surplus de gras autour de ma bouche luisante.

    Mon poulet.

    Il ne reste de toi que des os rongés, des tendons arrachés et quelques éclats de cartilage.

    Tu n’aura pas d’autre sépulture que mon système digestif et celui de mes chattes et de mes chiennes. Mon poulet. Tu as intégré bien malgré toi ma chaîne alimentaire, petit volatil naïf.

    C’est fini. Je contemple tes restes et non, je ne regrette rien, ni ta mort, ni de t’avoir dépecé, ni ton futur voyage dans mes intestins.

    Je t’ai dévoré, mon poulet.

    Tant pis pour toi.

    De toute façon, tu étais déjà mort.

  • En lisant à propos d’Allan Et Leslie

    Huit heures du matin. Mes pieds sur la moquette. Café, clope, croquettes pour le chat. J’ai rendez-vous dans la matinée en bas de l’immeuble pour emmener des potes à la décharge. Les muscles de mes épaules sont encore crispés du chantier d’hier. Chemise, clope, pantalon. J’arrange mes cheveux.

    Quand Jean m’a parlé du happening organisé par un artiste pour sa fac, j’ai pas trop su quoi en penser. Le chef lui par contre il a eu cette sorte de demi sourire quand je l’ai prévenu de mon absence aujourd’hui, et pas celui où des pommettes remontent. Non. Juste un coin de lèvre tiré, froid et appréciateur. L’occasion de me saquer offerte sur un plateau.

    Escalier, clope, porte d’entrée. Elles m’attendent déjà près de la voiture. Les voir chasse immédiatement le taf. Jess et Jean. Jean et Jess. Mes meilleures potes du bar. Sans lui, je les aurait pas connues, surtout Jean avec ses études d’art à Cornell. Jess taffe plutôt comme moi, à l’usine, des chantiers, dans une autre ville, à quelques dizaines de bornes d’Ithaca.

    On prend la route. Le départ matinal c’est grisant. On longe le lac, ça rajoute un peu de temps de trajet mais c’est beau à cette saison. Et puis, même si personne ne l’avoue à haute voie dans la voiture, le stress serre nos ventres. Alors les rires fusent, les clopes s’allument, s’enchaînent. Je tourne sur le sentier de la décharge. Un créneau bien serré contre un fossé boueux. J’ai une main sur le contact, l’autre sur la poignée de la portière. Jean a du sentir mon hésitation. Je sens ses doigts sur mon épaule, le regard de Jess croise le mien dans le rétroviseur.

    Il faut sortir. Ça va commencer. Jean est déjà dehors, je l’envie. Respirer. Souffler. Mettre le masque de l’assurance. Jess et moi claquons nos portières. Déjà, je vois l’un d’entre eux se pencher vers l’autre, la bouche tordue. On avance, les pieds écrasant des mottes de terre, des déchets nous entourent. J’écoute d’une oreille distraite l’homme qui parle. De la fumée sort d’un tas d’ordures, une vieille barrière rougie par la rouille, la forêt, je sens la terre humide, les pins et la ferraille.

    Les personnes les plus âgées parlent, expliquent, déroulent leur programme. Programme bien programmé où nous pourrons rester proche, Jess, Jean et moi. Programme où l’on me montre un tas de brindille. Ça ne me parle pas. Entremêler délicatement, tricoter avec soin, je n’aime pas ça. J’aime le bruit, j’aime les chocs, j’aime avoir une disqueuse entre les mains.

    Je m’éclipse de mon groupe, en silence, avec assurance. La tour n’est pas si loin. J’approche. On me regarde. Je sais ce genre de situation. Attraper un outil avec lequel je suis à l’aise et m’en servir est une des stratégies. J’imaginais qu’on allait passer l’après midi à peindre, peut être avec de la terre ou autre. Construire des trucs, ça c’est plus dans mes cordes. Les regards sont toujours présents, les sentir ici ne me surprend pas. Après tout, pourquoi un ça serait différent du boulot.

    Alors, je ne réfléchis plus, je porte les tronçons de bois, je grimpe, j’attache. Et lorsque la voiture fumante arrive c’est avec un effort énorme que je parviens à me détacher de ce groupe pour retourner avec Jean et Jess. Celle-ci me donne un léger coup d’épaule, un grand sourire sur ses lèvres foncées, sa manière à elle de me féliciter. On les regarde enduire de confiture le capot. Je ne comprends pas.

    Une des étudiantes se met à hurler. Mon groupe est là, debout, au milieu d’une décharge. Les autres, assis sur le sol, nous regardent. Et les cris se multiplient. Des hurlements, ça vocifère, ça beugle, ça braille. Ma voix se tord, bloque et remonte brusquement depuis mon ventre, traverse ma gorge et explose à l’extérieur. Avec les autres, je hurle dans l’air. Le rouge me chauffe le visage. Mes muscles se contractent. Mes joues s’écartent. Je hurle. Le groupe assit par terre écoute mes hurlements. Ils n’ont pas le choix. Je hurle. Je hurle jusqu’à sentir le fond de ma gorge gratter, le coin de mes yeux s’humidifier et ma langue s’assécher.

    Mon groupe essoufflé doit maintenant lécher la tôle. Je n’en ai pas envie. Le geste me paraît déplacé. Lécher le sucre sur le métal, en sentant le regard des autres sur soi. Jean me prend la main. Il faut y aller. Il faut participer. On est là pour ça après tout. J’approche mon visage. Ma chemise se colle désagréablement à la voiture devant moi. En me penchant, je sens l’humidité contre mon ventre. Pourtant, sur le chantier, j’aime sentir ma sueur perler. Je tend la langue une première fois et je croise le regard d’une étudiante. Du rouge aux lèvres, sur les joues, le menton maculé, ses lèvres s’étirent. Les rires fusent dans le groupe. Certaines se poussent vers la confiture, d’autres hésitent. Je déglutis immobile. Une goutte de confiture tombe de son menton. Elle passe son bras pour s’essuyer, décorant sa peau d’une traînée rougeâtre. Je plonge ma bouche dans la bouillie de fruits sucrée. Nos regards cadenassés. Je souffle rapidement par le nez.

    Les sifflets résonnent et m’arrachent à son regard. Mon cœur loupe un battement. Je sens la main de Jess attraper la mienne. On savait. On savait que des sifflets de police allaient résonner. Ça faisait partie du programme. Malgré tout, une vague de peur viscérale a traversé nos corps, glacée et brûlante, un aller retour. Le temps qu’on reprenne nos esprits et notre groupe s’avance déjà vers la tour.

    On rejoint Jean. L’étudiante pleine de confiture est de l’autre côté, une planche à la main. Elle campe ses jambes dans la terre. Son short se plisse lorsqu’elle descend sur ses appuis, les bras levé. Je vois les muscles de ses épaules rouler. Ses mains lisses blanchissent avant d’abattre son bout de bois sur la structure. Ça résonne, ça craque, ça éclate.

    Une fois la construction abattue, c’est au tour de la voiture d’être fracassée. À la fin, on ne hurle plus. Plus de bris de verre, plus de claquements de tôle, plus de râles sous l’effort. Les coups se sont tus. La sueur a séché sous mes vêtements. La plupart ont allumé une clope et regardent. La voiture est en flamme. Je sens Jean et Jess à mes côtés. Je ne sais pas si c’était de l’art ou pas, je m’en fous. Je me sens bien, là, une cigarette au coin du bec, les fringues pleines de terre et de confiture, à essayer de croiser le regard de l’étudiante à travers la fumée d’une voiture en feu.

  • Content Warning Corps /1

    De 2020 à 2021 il faisait froid, injuste et violent.

    Hiver claqué au sol, printemps rampant transformés en copeaux de céramique éparpillés sur le linoléum et en lambeaux de chair de volaille avalés.

    Et puis. On m’a dit : viens allons loin nous promener entassées dans un pot de yaourt, dans la fraîcheur des romans et au creux des souvenirs des autres.

    OUI.

    La pierre brûlante, la terre ardente et tous les matins cette enveloppe tiède peuplée de créatures visqueuses, douces ou piquantes.

    Arrêtées sur la piste nous t’avons caressée chienne noire lunaire seule au milieu des chiens. J’aurais aimé te prendre, t’emmener dans la voiture, sur le bateau, loin là bas à trois jours d’humaine pour fusionner dans nos tendresses, dans ton pelage et être toi.

    Car cet été, j’ai mangé, au retour, les pieds poussiéreux grinçants de sable, transpirante salée, essoufflée au milieu de la pente, les fruits jaunes verts dodus juteux sucrés.

    Les doigts poisseux, les narines gonflées, les lèvres piquées de sel, j’ai senti. Là sur la colline : la sève chaude, la terre cuite, les algues pourries, une chatte dévorant son placenta, le sable incandescent, nos sexes, les fruits trop murs, le jus des pastèques et le fumet aigre des chèvres.

    J’aurais aimé rester. Rester jusqu’à ce que nos peaux fripent et se détachent. Nues sous le plus beau des lampadaire, à plonger. Plonger pour faire exploser le plancton de nos mains agiles, de nos fesses rieuses et de nos ventres repus.

  • Looking at her looking at me

    D’après la peinture homonyme de Jenna Gribbon.

    Looking at her looking at me, Jenna Gribbon, 2018

  • Et si on allait boire un thé ?

    Et si on allait boire un thé ?

    Ses doigts lèvent la cuillère. Le morceau de gâteau posé en équilibre précaire passe entre ses lèvres. J’observe ses joues et son menton bouger. Sa gorge frémi lorsque la bouchée entre dans son corps. En regardant son torse je pense à ce morceau, qui descend jusqu’à son estomac, là dans son ventre, qui a l’air doux, moelleux et chaud. Et je crève. Je crève de jalousie face à cette pâtisserie qui a accès à l’intérieur de sa chair. En relevant les yeux pour m’arracher à la tentation de tendre la main, de la toucher, je me rend compte qu’elle me regarde.

    Peut être que je devrais lui dire. Lui avouer que j’ai envie de goûter ses yeux, qu’au fond de moi, j’aimerais caresser ses cils et suivre la ligne de son nez. Elle me parle mais je n’arrive pas à entendre, encore moins à écouter. Le son de sa voix glisse sur moi. Il me traverse, de part en part, là sous mes côtes. Ses lèvres remuent au rythme des mots, je remarque ses dents, m’efforce de ne pas penser à sa langue. Elle porte sa tisane à sa bouche. Sa lèvre inférieure se déforme contre la porcelaine, le liquide chaud coule le long de ses muqueuses. Je tente de lui répondre. Ma voix cahote, trésaille.

    Je trébuche sur les mots. Je ne lui ai pas dis. Lui avouer que j’aimerais être cette tasse, immobile et sage, diffusant ma chaleur entre ses mains, c’est trop difficile. Un jour, peut être, j’arriverais à ouvrir ma voix, en regardant ailleurs, pour lui dire que voir la pulpe de ses doigts contre la céramique me torture. Elle rit. Je ne sais plus de quoi on parle. Elle lâche la anse sans y penser et touche sa clavicule. Son doigt trace une ligne sur l’os de gauche à droite, de droite à gauche, de gauche à droite. Si c’était mon doigt je referais ce mouvement encore et encore, jusqu’à ce que sa peau soit brillante d’usure, jusqu’à ce qu’elle craque et se fende, jusqu’à découvrir l’os. Si mes doigts étaient les siens je me permettrais de descendre à la naissance de ses seins, pour me faire perdre la raison.

    Elle reprend une bouchée. Le gâteau laisse une trace crémeuse sur la cuillère, qu’elle pointe vers moi d’un air amusé. Elle a mit du temps à le choisir, le trouve finalement trop sucré. En entrant dans le salon de thé, j’aurais pu la prévenir que celui au chocolat était meilleur. Qu’en cuisine ils y ajoutent un peu de fève tonka. Enfin, j’aurais pu faire une blague un peu gourmande, peut m’importe qu’elle ait un goût de citron industriel trop sucré, tant que je peux la goûter. Mais je n’en ai rien fait. Cette occasion est passée, comme d’autres, sous mon silence. Le temps est limité, déjà un tiers de la pâtisserie se cache dans les plis de son ventre. Pour me donner une contenance je tente de manger mon propre dessert. Il a le goût de carton. J’ai peur que si je ne parviens pas à avaler ma bouche s’ouvre et que ma salive se mettre à s’écouler devant elle, parsemée de morceaux de nourriture.

    Son sourcil s’est relevé, elle me regarde en silence. Je me rends compte trop tard que je viens de soupirer. Je peux lire qu’elle n’est pas dupe. Ça me terrifie. J’espère qu’elle s’imagine m’ennuyer, que je préférerais être ailleurs. Ses doigts poussent la cuillère d’un geste brusque dans son gâteau. Elle mange plusieurs bouchées avec des mouvements vifs. Je l’agace. Elle ne se rend pas compte que son changement de comportement a bloqué ma respiration. Je déglutis difficilement. Mon ventre se tord, ma gorge se ressert. Je peux sentir parfois le souffle chaud de son haleine sur ma main quand elle parle la tête penchée vers la table. Je ne parviens pas à finir ma part de gâteau. J’aimerais le prendre entre mes doigts et le poser sur elle. Appuyer avec ma main. L’écraser sur sa peau. L’étaler sur elle pour découvrir en même temps la texture de ses formes. Alors seulement je me pencherais sur elle pour manger, petit à petit, mouvement de lèvre après mouvement de lèvre, cette maudite pâtisserie. Lorsque la dernière trace de chocolat aura disparu de son corps, je ne m’arrêterai pas. Je continuerais à la goûter, pour l’entendre, pour connaître la saveur de sa peau. Sa sueur, quand elle a chaud, m’évoque le poivre, le cumin et l’oignon. Je meurs de ne pouvoir lire toutes ses odeurs.

    Elle attaque le dernier tiers du gâteau. Je trésaille, jure, hurle des malédictions en pensée. Intérieurement, je crie, un flot de paroles se déverse sur elle. Je ne lui dit pas. Je ne lui dit pas que depuis que je la connais j’ai envie d’elle, qu’à chacune de ses apparitions j’aimerais juste m’enfuir avec elle. Enfouir ma tête entre ses seins, fuir les autres qui me gênent, jouir d’elle. Qu’elle fouille entre mes cuisse, qu’elle me libère enfin de ce trouble dans lequel elle me jette, qu’elle foule mon clitoris, qu’elle…

    L’assiette est vide. Elle s’est levée. J’ai murmuré que j’allais rester encore un peu sans lui préciser que ce temps serai perdu dans des projections, des scénarios que je n’aurai jamais le courage de mettre à l’épreuve. Je ne la regarde plus mais j’entends son sourire dans les mots qui explosent en moi.

    « Ça te dit de venir boire un thé ? Chez moi ? »


    Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du concours du festival Dangereuses Lectrices à Rennes.

    Merci à iels !!!

  • 300 mots pour le team-building

    La chaleur de tes cuisses sous ma langue. Je trace des motifs sur ta peau lisse. Caresse le long des marques claires de tes hanches, dessinées d’avoir grandit trop vite.

    Une seconde de pause, le temps de respirer, de humer.

    Musc, oignon, sel.

    Ta sueur sur mon visage.

    Tout est moite. Je reprends mon exploration. Mon nez parcours l’aine, je lèche la base de tes fesses. Un soupir. Je vis pour ces bouffées d’air sorties involontairement de ta bouche lorsque le contrôle t’échappe. Rien ne vaut ces gémissements, ces plaintes, ces râles de ton corps qui se tend malgré toi là sous mes doigts.

    Ma langue plonge, se promène en surface, s’enfonce au rythme de ces bruits. Suis-je dans la bonne direction ? D’une main je remonte le long de ton dos, pulpe le long de la colonne, redescente griffue. Tu crie. Qu’est-ce qui t’excite ? La pointe de douleur diffuse ou la perspective d’avoir des traces ? Est-ce que tu penses aux marques qui orneront ton dos demain, aux bleus sur tes jambes ?

    J’avale difficilement, tente de respirer par le nez.

    Salive, lubrifiant, sécrétions mélangées.

    Je déglutis le produit de nos corps entremêlés.

    Mouvement hachés, maladroits, pleins de tendresse,
    tes mains cherchent mes cheveux,
    ta voix se répand dans la pièce.

    La tête enfouie en toi j’imagine tes joues en feu, ton visage contracté, les rides sur ton front. Tu dois avoir la bouche ouverte pour faire autant de bruit. Tes doigts ont trouvé une accroche dans mon sweat et ne le quittent plus. C’est au niveau de l’épaule et tu tires de toutes tes forces. Un appui pour m’ancrer en toi. Avec autorité tu guides mes mouvements, sans même t’en rendre compte. Mes lèvres ne te quittent plus, bouche plaquée, jusqu’à ce que tu arrêtes de crier.

  • 300 mots pour le bien être

    Je veux que tu me baise.

    Ta tête entre mes cuisses, mords ma peau. Enfonce tes dents à l’intérieur, chatouille moi avec tes cheveux, fais glisser ta langue le long des sillons pâles qui me marquent. Tes mains agrippent mes fesses, me griffent et m’écartent. Brillante de ta salive, crachée plus tôt dans la soirée, je m’échauffe, geins, gémis. Je sens tes ongles me labourer et c’est si bon.

    Glisse ta langue entre mes lèvres. Tu enfouis ta tête plus loin, plus profond en moi. Je résiste à la tentation de serrer mes jambes fort autour de toi. Serrer pour enfoncer ta langue et ton visage loin à l’intérieur, au fond de moi. Serrer jusqu’à t’étouffer, t’étrangler, briser ta nuque sous la puissance de mes cuisses. Laisser mes muscles s’abandonner à leurs instincts les moins assumés pour ensuite me frotter à toi. Me faire venir contre ta bouche immobile et morte, enfin pleinement disponible pour me faire jouir.

    Tu as toujours aimé me faire attendre et tu sais que j’adore ça. Aussi, tu as toujours aimé faire du bruit et j’apprécie. Lèche, suce, avale. Goulûment . J’entends ta gorge déglutir, l’idée même du mélange de mouille et de salive qui descend en toi me fait vibrer. La musique de ta bouche sur mon sexe empli la pièce depuis un moment déjà. Les sons mouillées montent à mes oreilles, accompagnés des bruissements des draps, du claquement humique de ta paume sur ma peau.

    Encore.

    Plus fort.

    L’odeur de mon sexe me parvient, c’est peut être ça qui m’excite le plus. Quand tu frappe mon cul, des sursauts involontaires me secouent, écartant brièvement ta tête d’entre mes jambes. C’est là que je sens la vague, musquée, moite et marine. Et tes yeux en bas qui observent mon visage. M’ordonnant de venir. Maintenant.

  • 300 mots pour la pause dej’

    Tu es là, à genoux devant moi. Tu te tords un peu pour t’installer. Frottement de corps contre le sol. Le tissus rêche imprime déjà sa trace sur ta peau. Assise sur le lit, une tasse en porcelaine entre les cuisses je contemple ton inconfort. Du bout de mes doigts, je sors un morceau de pêche de son écrin vieillot.

    Il fait si chaud. Le soleil martèle la vitre, s’étend en longs rectangles sur le tapis. La canicule empli les rues, les maisons, les chambres. L’odeur du goudron cuit et de l’herbe sèche s’infiltre par les huisseries. Une goutte de jus coule le long de mon poignet et tombe dans un petit son mat sur le tapis. Le fruit sent le sucre, le frais, l’eau. Toutes ces odeurs se mélangent à celles de nos sueurs. Je peux la sentir couler, salée, le long de ma cage thoracique.

    Je porte le morceau à ton visage, lentement. Tes yeux ne me quittent pas. Moite. Fébrile. Ça m’excite et me terrifie à la fois. Ta bouche à peine ouverte luis encore des bouchées précédentes. En entrant, le fruit jaune déforme ta peau. Je prends le temps de le frotter à la commissure de tes lèvres, de le pousser contre les muscles, de caresser ta langue.

    Tu le presse sur ton palais. Le fruit trop mur s’écrase en toi, libère son jus qui se mélange à ta salive, s’échappe sur ton menton, coule le long de ta gorge, entre tes seins. Tu l’as avalé si vite, et pourtant mes doigts s’attardent dans ta bouche poisseuse, contre ta muqueuse, douce, chaude et mouillée. Tu laisse échapper un souffle bref, râle ou gémissement je ne sais pas, je ne sais plus.

    Il reste trois morceaux de pèche. Est-ce que je vais réussir à tenir jusque là.

  • 300 mots pour l’after-work

    Quand tu débarques dans mes pensées, ça me donne envie de tout casser. La sensation rampe en moi. Une petite lueur au fond de mon estomac. Elle grandit, se diffuse, vibre.

    Les contours des souvenirs deviennent précis, s’accompagnent d’autres récits, s’alimentent de ces interactions pleines de frustrations. La colère chauffe mon ventre. Elle ronronne, étend ses appendices dans tout mon corps, jusqu’au bout de mes doigts. Ils se referment dans la paume de ma main. Je serre. Mes mâchoires se contractent.

    Joues creusées.

    Trace de mes ongles enfoncés.

    Ton petit sourire, tes yeux qui papillonnent d’une personne à l’autre. Toujours prêt à accorder de l’attention à une personne. Ton désespoir face à la solitude, incapable de dormir une nuit sans que quelqu’un d’autre soit dans ta maison, dans ton lit tout contre toi.

    Sourire automatique.

    Attention calculée.

    Les réflexes du cadre bien ancrés.

    C’est dans ces moments là que je t’ai le plus détesté. Te voir tendre une main, donner une accolade, tirer les fils de la conversation. Poussant, alignant, encourageant à faire ce qui doit être fait dans ou hors du travail travaillé salarié.

    Je ne veux pas de tes sourires, je ne veux pas de tes smileys, je ne veux pas faire semblant. C’est déjà trop présent.

    Amère et en colère.

    Triste et farouche.

    J’aurais aimé que tu fermes ta bouche. Le passé se serait tassé. À la place, tu as soufflé.

    Bruit de porcelaine entrant en contact avec un objet oblong en bois. Éclats de théière. Craquement de bois sur bois. Le cadre brisé s’envole en éclats dans la pièce. Les morceaux se fichent dans nos corps. Je me rue sur la photo, la choppe avant sa chute.

    Papier déchiré, émietté.

    Quand tu débarques du fond de mon cerveau, j’ai envie d’éclater ta face dans le caniveau.

De la sérigraphie fondante

Du queer rageur

De la micro-édition soyeuse

Des dessins poilus

Des textes moites

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