J’ai acheté un poulet. Après avoir marché jusqu’à un supermarché, les baskets dans la boue et le regard perdu sur les lentilles d’eau.
J’ai acheté un poulet presque périmé.
J’ai acheté une volaille biologique. Parce que les poulets doivent être bien élevés dans le confort relatif offert aux bêtes au service des hommes.
J’ai débouché une bouteille de vin de cuisine, attrapé une lame. Elle l’a libéré de son emballage. Soigneusement, d’un geste lent, je l’ai déshabillé. Le couteau glisse le long de sa cage thoracique. Une fois nu, tendrement j’ai entaillé sa peau. Mes doigts ont enfoncé dans sa chair les gousses d’ail. Sans pudeur j’ai écarté ses membres pour introduire en lui les aromates. Avec tranquillité, j’ai versé un filet d’huile d’olive sur mon poulet avant de le masser avec du gros sel de mer pendant un moment. Le temps s’étire et ma volaille brille maintenant.
J’entends la soufflerie du de la chaleur tournante qui le cuis.
Mon poulet est au four.
La senteur de la peau grillée envahit peu à peu la cuisine, de la buée colonise les vitres tellement le froid est mordant là bas dehors, dans le monde.
Bronze. Gras. Ail. Thym. Citron.
La salive emplit ma bouche. J’humecte mes lèvres instinctivement.
Les mains protégées bien enveloppées je sors le plat en terre du four et observe mon poulet doré.
Il est mort.
Il est mort et cuit.
Sa chair morte et cuite sent bon.
J’avise un couteau sur le plan de travail. Mon bras tendu, ma main le saisit. Sa lame solide fend la pellicule de gras, la peau, la chair. Elle sépare les morceaux, guidée par les os.
Mes doigts se transforment. Mes ongles allongés sont maintenant griffus. Entre le pouce et l’index j’attrape un bout de blanc qui dépasse. Il s’effiloche quand je tire. Ma langue le pousse sous mes molaires, il est un peu sec dans ma bouche. J’avale.
Je suis seule.
J’ai acheté un poulet.
Je le dévore.
Sous la force de mon coude, sous la poussée de mes bras, sous les flexions de mon poignet il est prédécoupé ; mon poulet.
Je pose le plat sur la table en bois, un torchon à côté, pour m’essuyer plus tard. Ça va être un travail dans la durée ce soir, cette nuit plutôt, un travail sale et dérangé.
Mes doigts plongent en direction du plat, au plus profond de la chair. J’arrache une cuisse d’un geste vif. Le craquement du cartilage résonne. Je mords à pleine dent dans la peau. Le jus gras se répand dans ma bouche. Sans m’en rendre compte je me pourlèche les babines. Je mords, je mâche, je déglutis des morceaux de chair. Un regret m’étreint que ça ne soit pas de la viande rouge. La tempête rugi dehors, la lumière de la lune est visible à travers les nuages et j’entends la mer battre la digue inlassablement.
Même le sang de mes règles me fait envie maintenant. J’aimerais le recueillir et m’en enduire le visage. Peinturlurer un maquillage de guerrière sur mes joues et goûter mon propre sang à défaut de celui d’un autre. Alors, en l’absence de tout cela, je me verse un autre verre de vin d’un coup de patte. De grosses gouttes violettes tombent autour de lui. Je joue avec quelques secondes, le regard dans le vide et le vide d’un trait.
Une seule gorgée.
Le vin et le poulet mélangé en moi.
Une respiration.
Ma langue passe entre mes crocs, mes lèvres humides et rougies. Je transpire. Le feu brûle, il fait trop chaud. Mes bras son nus, je transpire.
Ça n’a pas d’importance ce soir. Je sens ma sueur couler le long de mes côtes, et son odeur épicée se mélange malgré elle à celle de la chair qui est là sur la table. Encore du vin. Un verre de vin et un poulet. Pour moi. Seule. Les apparences n’ont aucune importance ce soir.
Ce qui compte ce sont mes mains qui écartent la chair et les os en pinçant la peau pour pouvoir mordre dedans en même temps. Mes crocs s’enfoncent dans la viande encore et encore. J’ai du jus sur le menton. Mes mains musculeuses brillent de gras. Des morceaux d’os et de cartilage errent sur leur dos, autour du plat, sur mon torse.
Les os craquent.
Je détache des lambeaux de la carcasse.
La peau de mon ventre est tendue. J’ai si chaud d’avoir trop mangé.
Ce soir il n’y a que toi. Mon poulet.
Patiemment, je te dévore avec la certitude que j’irai jusqu’au bout. Des morceaux de toi glissent en moi, dans ma gorge, dans mon œsophage, pour aller là bas tout au fond dans les bas de mon estomac.
Je te tord, te déchire, te sépare.
Je te mange et tu n’y peux rien car tu es mort.
Sous mes molaires tu te transforme en magma informe. Bouillie infâme d’être mâchée, triturée, pressée.
Ta faiblesse inanimé j’en profite pour grignoter les restes de ta peau autour de tes os. La trace de mes crocs dans ce dernier blanc. Rescapé de cette curée c’est bien le dernier morceau de ton cadavre.
Un rot sonore. J’avale le vin un peu trop vite. Un filet coule le long de mon cou jusqu’à ma clavicule. Il tâche. Du dos de la main, j’essuie, ou j’étale, je ne sais plus très bien, le surplus de gras autour de ma bouche luisante.
Mon poulet.
Il ne reste de toi que des os rongés, des tendons arrachés et quelques éclats de cartilage.
Tu n’aura pas d’autre sépulture que mon système digestif et celui de mes chattes et de mes chiennes. Mon poulet. Tu as intégré bien malgré toi ma chaîne alimentaire, petit volatil naïf.
C’est fini. Je contemple tes restes et non, je ne regrette rien, ni ta mort, ni de t’avoir dépecé, ni ton futur voyage dans mes intestins.
Je t’ai dévoré, mon poulet.
Tant pis pour toi.
De toute façon, tu étais déjà mort.