» Je voyais que ça n’avait aucun sens de continuer comme ça.
Qu’il fallait qu’on se retrouve ensemble, même ceux qui avaient peur, même ceux que la famille empêchait de lutter. La lutte que je mène ici et la lutte que je mènerai chez moi, c’est la même. La question de l’unité avec les travailleurs français doit venir des travailleurs immigrés parce qu’ils sont beaucoup plus disposés à s’unir.
[…]
Je lutte pas uniquement pour retourner chez moi, mais pour faire la révolution ici en France et chez moi.
Si les travailleurs immigrés sont une force pour la révolution en France? Sûrement. S’il n’y a pas de participation des ouvriers immigrés dans la révolution en France, il y aura peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution en France, il y aura peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution, ce ne sera jamais les ouvriers au pouvoir.
Tous les ouvriers immigrés doivent penser comme moi, mais pour nous, les Arabes, c’est rare de penser qu’on est définitivement en France, alors beaucoup disent : » Ça va me servir à quoi? D’accord je suis exploité, les ouvriers sont exploités, il faut lutter mais on va retourner chez nous et ça va pas servir à grand-chose. » Moi je pense que si on lutte pas ici, on va rien faire chez nous non plus.
[…]
C’est pas tant la peur de la répression qui empêche les immigrés de lutter mais qu’ils ne voient souvent pas le but de la lutte qu’ils vont mener.
Les ouvriers français de leur côté, se rendent pas compte encore des conditions réelles de la vie des immigrés, parce que s’ils se rendaient compte, il y aurait beaucoup de choses de changées. Sur l’unité avec les Français, avant, je pensais qu’il y avait des Français pas racistes, mais qu’en général, ils étaient tous des racistes. Je pensais pas qu’un jour des Français puissent s’unir comme des frères pour mener une bataille où les risques et les buts sont les mêmes, comme on le fait maintenant.
Je me disais : il y aura peut-être des exceptions comme pendant la guerre d’Algérie où il y a des Français qui ont participé au truc, mais je pensais qu’il y avait beaucoup d’idées racistes chez les Français.
Maintenant je le pense plus et je vois qu’on avance à grands pas vers l’unité entre les immigrés et les Français. Si la majeure partie des Français ont des réactions racistes, c’est qu’ils tombent dans le panneau des patrons, mais jamais ils tombent au point de se mettre contre la lutte des immigrés. Ils disent que les immigrés c’est une chose, eux, c’est autre chose.
Pourtant je sens que ça a changé et que ça change de plus en plus, parce que les travailleurs français sentent de plus en plus leur exploitation. Avec la nouvelle génération d’ouvriers français c’est beaucoup plus facile. Les jeunes échappent à l’expérience des vieux ouvriers français. J’ai discuté avec pas mal d’ouvriers français. Le niveau de conscience des vieux ouvriers est vachement net sur la question des patrons, mais sur la question des immigrés, c’est dur. Le barrage de la langue n’est pas le principal parce que les immigrés, dès qu’ils sont en France, font beaucoup d’efforts pour parler le français. L’alphabétisation, c’est une bonne chose pour la compréhension entre les ouvriers, mais la question de l’unité c’est dans la lutte à l’usine que ça va s’apprendre, en multipliant les luttes ici et en soutenant les luttes des peuples arabes.
L’étape de la prise de conscience et l’étape de l’agitation sont largement dépassées. On est dans une étape beaucoup plus sérieuse, il faut penser à l’organisation. Maintenant, on peut parler d’une force des travailleurs en France. La question de la Révolution française et de la Révolution arabe est très liée. «
Interview de Mokhtar, ouvrier marocain ex-gépiste, 1971



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