Déni épidémique et autodéfense sanitaire

4 textes de 2021-2022 ont été regroupés dans cette brochure pdf librement téléchargeable:

→ La réalité du déni et le déni de la réalité. (Antithesi/Cognord, septembre 2021) 

→ Face à la pandémie, le camp des luttes doit sortir du déni. (Cabrioles, 12 janvier 2022)

→ La classe n’est pas d’acier (Karmina, 26 janvier 2022)

Le saut périlleux dans l’irrationnel des négateurs de la pandémie et pourquoi nous ne devons pas le tolérer (Antithesi, 1er octobre 2022)

(cliquer sur l’image pour ouvrir le pdf)

Dos semanas de desolación

El 7 de octubre, el Hamás, organización fascista, terrorista y antisemita que gobierna tiránicamente la franja de Gaza desde 2007, no solamente atacó a Israel (incluidos los beduinos del Néguev) a través de bombardeos, sino que también cometió atrocidades sin precedentes a través de incursiones terrestres; asesinatos de civiles, adultos y niños, en un kibutz, en un festival de música donde había numerosos turistas, perseguidos hasta los matorrales, violados, ejecutados o tomados como rehenes. El balance ha sido de más de 1300 muertos. El gobierno de Israel, de extrema derecha y corrupto, que estaba confrontado a manifestaciones masivas en su contra, se benefició del estado de estupefacción de la sociedad israelí para lanzarse sin mayores protestas (y, en el caso, reprimidas rápidamente) en una guerra contra Gaza, provocando nuevas víctimas civiles inocentes.

No es la primera vez que el conflicto palestino-israelí alcanza niveles de incandescencia. Pero todo lo que en el curso de las décadas de este interminable conflicto ha ido pudriéndose en el internacionalismo sesgado de los anti-imperialistas nos llegó en pleno rostro a través de un diluvio de comunicados intolerables, en particular de una parte del sindicalismo estudiantil, que ha excusado e incluso glorificado la acción del Hamás (reconocido como dirección de la resistencia palestina), haciéndose eco de consignas de liberación de Palestina « desde el mar al río Jordán » sin precisar qué destino depararía en ese caso a los judíos y judías, manifestando sin separar filas con islamistas que no son y no serán nunca nuestros compañeros. Por supuesto las derivas opuestas son ciertas también, pero honestamente conciernen menos nuestro campo y, por tanto, nos preocupan menos con respecto a la organización de nuestras luchas. Pocos parecen preocuparse por el recrudecimiento del antisemitismo que ya se constata. Pocos de aquellos que, siendo su denuncia del terrorismo en el 2015 por lo menos floja, están dando un paso hacia la necesaria denuncia de los métodos de terrorismo contra civiles en tanto que fundamentalmente ajenos al movimiento obrero.

No pretendemos tener la solución para este conflicto. Sólo demandamos un poco de decencia, de respeto por los muertos, y denunciar los métodos terroristas, los crímenes de guerra y el derecho a no apoyar incondicionalmente a un campo, ambos siendo reaccionarios. No somos diplomáticos, somos militantes. Estando tanto la solución de dos Estados (capitalistas) como la de una Federación bi-nacional laica, ya hipotecadas, el statu quo es claramente imposible. Los grupos de ultraizquierda tienen ya lista su fórmula atemporal: derrotismo revolucionario. Pero en las guerras concretas, en Ucrania y en Palestina, en el estado actual de las fuerzas proletarias, las declaraciones de principios sobre un derrotismo revolucionario no sirven de gran cosa. Podemos buscar las fuerzas obreras más progresistas, como lo hicimos en el caso de la ocupación de Irak en el 2003, y ver qué podemos hacer para apoyarlas bajo esos infiernos. Esas fuerzas no son numerosas, pero las organizaciones que siguen el BDS excluyen sindicatos « mixtos » y asociaciones que promueven en Israel la igualdad de derechos, porque no adhieren al boycott o porque no se posicionan sobre el derecho al retorno de los refugiados de 1948. Evidentemente, la libertad de circulación y de instalación también quiere decir el retorno de las y los descendientes de refugiados palestinos de 1948, pero no exclusivamente. Es también la misma libertad para judías y judíos, que mayoritariamente nacieron en Israel, y aquella de los más viejos que son a menudo, ellos mismos, refugiados de los países árabes.

Esta guerra es horrible, y sus repercusiones sobre la cultura militante ahora mismo son preocupantes. El falso internacionalismo hemiplégico en las posturas anti-imperialistas, en la estela de las derechas extremas religiosas (Irán y Hamás) y de las falsas izquierdas (Venezuela) es una herencia descompuesta de la guerra fría que desvía de la solidaridad entre las luchas sociales.

Stéphane.J. , 19 octubre 2023

https://mapasyhuellas.wordpress.com [pdf]

[en français à https://npnf.eu/spip.php?article1084]

Introduction à « Anti-Bolshevik Communism » (Mattick, 1978)

Introduction de Paul Mattick à Anti-Bolshevik Communism (Merlin Press, 1978):

La réimpression de ce recueil d’essais et de critiques, écrits au cours des 40 dernières années, pourrait se justifier dans le ferment d’idées actuel par lequel une nouvelle gauche au sein du mouvement socialiste tente de dégager une théorie et une pratique plus adéquates à la situation actuelle et aux besoins du changement social. Encore purement théorique, ce courant a suscité un intérêt croissant pour la compréhension des mouvements révolutionnaires passés. Cependant, bien que ses partisans tentent de se différencier du vieux mouvement ouvrier discrédité, ils n’ont pas encore été en mesure de développer une théorie et une pratique propres qui pourraient être considérées comme supérieures à celles du passé. En fait, les « leçons de l’histoire » semblent être largement gaspillées par la nouvelle génération, qui se contente souvent de répéter de manière plus insolente et moins sophistiquée les erreurs avérées du passé. Au lieu de trouver leur orientation dans les conditions sociales réelles et leurs possibilités, les nouveaux gauchistes fondent principalement leurs préoccupations sur un ensemble d’idéologies qui n’ont aucun rapport avec les exigences du changement social dans les nations capitalistes. Ils trouvent leur inspiration non pas dans les processus de développement de leur propre société, mais dans des héros de révolutions populaires dans des pays lointains, révélant ainsi combien leur enthousiasme n’est pas encore réellement soucieux d’un changement social décisif.

Bien sûr, il y a une théorie derrière cette étrange aberration, à savoir l’hypothèse selon laquelle les luttes anti-impérialistes du « tiers monde » favoriseraient la révolution sociale dans les pays capitalistes, conduisant ainsi à une transformation sociale à l’échelle mondiale. Bien que cette théorie ne fait que montrer la frustration actuelle des révolutionnaires face à une situation non révolutionnaire, elle a été à un moment donné la doctrine acceptée par un mouvement révolutionnaire qui a brièvement essayé, mais sans succès, d’étendre la révolution russe à une révolution mondiale. À cet égard, les idées des nouveaux révolutionnaires se rattachent encore à l’ancien léninisme, que Staline a décrit comme le « marxisme de la période de l’impérialisme ».

Selon Lénine, ce n’est pas le maillon le plus fort mais le plus faible de la chaîne des pays impérialistes qui, par sa propre révolution, déclencherait un processus révolutionnaire mondial. En outre, l’impérialisme étant devenu une nécessité absolue pour le capitalisme, la lutte anti-impérialiste était en même temps une lutte contre le capitalisme mondial. Il envisageait la révolution mondiale comme une sorte de reprise de la révolution russe à l’échelle mondiale. De même que la révolution russe avait été une « révolution des peuples », englobant les ouvriers, les paysans et la bourgeoisie libérale, sans pour autant, dans l’esprit de Lénine, perdre son caractère socialiste, de même la révolution mondiale pouvait être considérée comme une lutte unitaire des mouvements révolutionnaires nationaux et des luttes de la classe ouvrière dans les pays impérialistes. Et de même que, selon Lénine, l’existence du parti bolchevik en Russie garantissait la transformation de la « révolution des peuples » en révolution communiste, de même, à l’échelle mondiale, l’Internationale bolchevique devait transformer les luttes révolutionnaires nationales en luttes pour le socialisme international.

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis que cette théorie a été célébrée comme une extension nécessaire des théories de Marx, qui ne soulignait pas les difficultés impérialistes du capitalisme mais fondait ses espoirs de révolution socialiste sur les contradictions inhérentes au système de production capitaliste. Pour Marx, un capitalisme pleinement développé était une condition préalable à une révolution socialiste, même s’il estimait possible qu’une telle révolution reçoive son impulsion de l’extérieur, c’est-à-dire des événements révolutionnaires survenus dans des nations moins développées. Ce que Marx avait spécifiquement à l’esprit, c’était une révolution en Russie qui pourrait éventuellement conduire à une révolution européenne. Si cette dernière réussissait, il était raisonnable de supposer que le caractère de la révolution internationale dans son ensemble serait déterminé par les nations capitalistiquement avancées. Cependant, la révolution russe ne s’est pas étendue à l’Ouest et, dans son isolement, n’a pas pu réaliser une société socialiste, mais seulement une forme de capitalisme d’État sous la direction autoritaire du parti bolchevique.

Il est vrai que les révolutions bourgeoises au sens traditionnel du terme ne sont plus possibles. Le contrôle monopolistique de l’économie mondiale par les grandes puissances capitalistes et leur prépondérance productive excluent un développement capitaliste national indépendant dans les pays sous-développées. Aspirer à cet objectif nécessite néanmoins leur libération politique de la domination impérialiste, ainsi que de leurs classes dirigeantes autochtones, alliées comme elles le sont aux oppresseurs étrangers. Parce que la lutte de libération doit s’appuyer sur les larges masses, elle ne peut pas utiliser les idéologies capitalistes traditionnelles, mais doit être menée avec des idéologies anti-impérialistes et donc anticapitalistes.

Ces mouvements nationaux-révolutionnaires ne sont pas les signes d’une révolution socialiste mondiale imminente, mais autant de tentatives de développement capitaliste indépendant – bien que sous une forme capitaliste d’État. Dans la mesure où les nations libérées parviennent à s’affranchir du contrôle étranger, elles augmentent les difficultés du capitalisme et favorisent sa dissolution. Dans cette mesure, elles peuvent également contribuer à la lutte des classes dans les pays capitalistes dominants. Mais cela ne change rien au fait que les objectifs de la révolution prolétarienne dans les pays capitalistes sont nécessairement différents de ceux qui peuvent être réalisés dans les pays arriérés.

L’idéal serait sans doute de combiner les luttes anticapitalistes et anti-impérialistes en un seul grand mouvement contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression. Malheureusement, il ne s’agit là que d’une possibilité imaginaire, irréalisable en raison des différences matérielles et sociales existant entre les différentes nations développées. L’histoire de la Russie depuis 1917, en tant que prototype des « révolutions socialistes » dans les pays arriérés, met en lumière les limites objectives de leur transformation. Aujourd’hui, nous assistons même au spectacle désolant de pays dits socialistes, adhérant tous à l’idéologie léniniste, qui se font face dans une inimitié mortelle et se préparent à se détruire mutuellement. Il est évident que les intérêts nationaux des systèmes étatiques-capitalistes – comme tous les intérêts nationaux – contiennent en eux-mêmes leurs propres tendances impérialistes. Il n’est donc plus possible de parler de besoins communs au mouvement national-révolutionnaire et au mouvement socialiste international.

Le mouvement socialiste international doit bien sûr être un mouvement anti-impérialiste. Mais il doit concrétiser son anti-impérialisme par la destruction du système capitaliste dans les pays avancés. Si tel était le cas, l’anti-impérialisme perdrait tout son sens et les luttes sociales dans la partie sous-développée du monde se concentreraient sur les différences internes entre les classes. Certes, la faiblesse des mouvements anticapitalistes dans les pays développés est une raison supplémentaire de l’existence des mouvements nationaux-révolutionnaires. En effet, ces derniers ne peuvent pas attendre la révolution prolétarienne dans les pays capitalistes dominants ; cependant, lorsqu’ils réussissent, ils ne peuvent atteindre au mieux qu’une libération partielle de l’exploitation étrangère, mais pas les conditions du socialisme. D’autre part, des révolutions prolétariennes réussies dans les pays capitalistiquement développés pourraient conduire à l’internationalisation de toutes les luttes sociales et accélérer progressivement l’intégration des pays sous-développés dans un système mondial socialiste.

Le fait qu’il y ait des mouvements révolutionnaires nationaux dans les nations arriérées et pas encore de mouvements socialistes dans les pays impérialistes est dû à la misère plus grande et plus pressante dans les premiers. Cela est également dû à la dissolution de la structure coloniale résultant de la Seconde guerre mondiale et à la réorganisation et à la modification de la domination impérialiste dans le monde de l’après-guerre. La force des circonstances relie les mouvements nationaux aux luttes de pouvoir impérialistes actuellement en cours et la « libération » d’un type d’impérialisme conduit à la subordination à un autre. En résumé, dans les conditions actuelles, les révolutions nationales restent illusoires, tant en ce qui concerne l’indépendance nationale réelle que l’idéologie socialiste apparente. Elles peuvent cependant être des conditions préalables à des luttes futures pour des objectifs plus réalistes. Mais cela aussi dépend du cours des événements dans les pays capitalistiquement avancés.

La préoccupation pour les mouvements révolutionnaires nationaux qui caractérise encore le radicalisme de gauche a conduit, à l’échelle internationale, à un retour aux principes léninistes sous un habillage russe ou chinois et dissipe les énergies ainsi libérées dans des activités vides de sens et souvent grotesques. En essayant d’actualiser les idées léninistes sur la révolution et son organisation dans les pays capitalistiquement avancés, les radicaux en puissance entravent nécessairement le développement d’une conscience révolutionnaire adaptée aux tâches de la révolution socialiste. Parce que de nouveaux mouvements socialistes révolutionnaires peuvent surgir en réponse aux difficultés sociales et économiques croissantes du capitalisme, il est essentiel de prêter une attention renouvelée aux aspirations et aux réalisations d’anciens mouvements similaires et ici, en particulier, au bolchevisme et à son credo léniniste.

À cet égard, il est particulièrement opportun de rappeler un autre mouvement qui a émergé de l’effondrement de la Deuxième Internationale et des attentes fondées sur la révolution russe. La plupart des articles de cette anthologie concernent les problèmes du mouvement ouvrier international au tournant du siècle, c’est-à-dire les raisons et les conséquences de la croissance d’un mouvement ouvrier qui a cessé d’être révolutionnaire en raison de la résistance du capitalisme et de sa capacité à améliorer les conditions de vie de la population laborieuse. Néanmoins, les contradictions immanentes du capitalisme ont conduit à la première guerre mondiale et, tout en entraînant l’effondrement partiel de l’ancien mouvement ouvrier, ont également donné naissance à un nouveau radicalisme qui a culminé avec les révolutions russe et d’Europe centrale.

Ces révolutions ont impliqué les masses ouvrières, organisées ou non, qui ont créé leur propre et nouvelle forme d’organisation pour l’action et le contrôle dans les conseils d’ouvriers et de soldats qui ont surgi spontanément. Mais en Russie comme en Europe centrale, le contenu réel de la révolution n’était pas à la hauteur de sa nouvelle forme révolutionnaire. Alors qu’en Russie, c’était surtout l’impréparation objective à une transformation socialiste, en Europe centrale, et ici particulièrement en Allemagne, c’était le refus subjectif d’instaurer le socialisme par des moyens révolutionnaires qui expliquait en grande partie l’autolimitation et finalement l’abdication du mouvement des conseils en faveur de la démocratie bourgeoise. L’idéologie de la social-démocratie avait laissé sa marque ; la grande masse des travailleurs confondait la révolution politique avec la révolution sociale ; la socialisation de la production était considérée comme une préoccupation gouvernementale et non comme celle des travailleurs eux-mêmes. En Russie, il est vrai que le parti bolchevik a lancé le slogan « Tout le pouvoir aux soviets », mais uniquement pour des raisons opportunistes, afin d’atteindre son véritable objectif, à savoir le pouvoir autoritaire du parti bolchevik.

En soi, l’auto-initiative et l’auto-organisation des travailleurs n’offrent aucune garantie pour leur émancipation. Elle doit être réalisée et maintenue par l’abolition de la relation capital-travail dans la production, par un système de conseil, qui détruit les divisions de classe sociale et empêche l’émergence de nouvelles divisions basées sur le contrôle de la production et de la distribution par l’État national. Aussi difficile que cela puisse s’avérer, l’histoire des systèmes étatiques-capitalistes existants ne laisse aucun doute sur le fait que c’est la seule voie vers une société socialiste. Cela avait déjà été reconnu par de petites minorités dans le mouvement radical avant, pendant et après la révolution russe et a été révélé au grand jour au sein du mouvement communiste en tant qu’opposition au bolchevisme et à la théorie et à la pratique de la Troisième Internationale. C’est ce mouvement et les idées qu’il a fait naître que ce volume rappelle, non pas cependant pour décrire une partie et une phase particulière de l’histoire du travail, mais comme un avertissement, qui peut aussi servir de guide pour des actions futures.

Les révolutions qui ont abouti, tout d’abord en Russie et en Chine, n’étaient pas des révolutions prolétariennes au sens marxiste, conduisant à l' »association de producteurs libres et égaux », mais des révolutions capitalistes d’État, objectivement incapables de déboucher sur le socialisme. Le marxisme a servi ici de simple idéologie pour justifier la montée de systèmes capitalistes modifiés, qui n’étaient plus déterminés par la concurrence du marché mais contrôlés par le biais de l’État autoritaire. Basés sur la paysannerie, mais conçus avec une industrialisation accélérée pour créer un prolétariat industriel, ils étaient prêts à abolir la bourgeoisie traditionnelle, mais pas le capital en tant que relation sociale. Ce type de capitalisme n’avait pas été prévu par Marx et les premiers marxistes, même s’ils préconisaient la prise du pouvoir de l’État pour renverser la bourgeoisie – mais uniquement dans le but d’abolir l’État lui-même.

Bien que désigné sous le nom de « socialisme », le contrôle étatique de l’économie et de la vie sociale en général, exercé par une couche sociale privilégiée en tant que nouvelle classe dirigeante, a perpétué pour les classes ouvrières industrielles et agricoles les conditions d’exploitation et d’oppression qui étaient leur lot dans les relations sociales semi-féodales des nations capitalistiquement sous-développées. Le fait que ce nouveau système social puisse également être appliqué dans les nations capitalistiquement plus avancées a été démontré après la seconde guerre mondiale, par l’extension du système capitaliste d’État à l’Occident par le biais de la conquête impériale. Dans les deux cas, le « socialisme » s’est généralement identifié aux systèmes étatiques-capitalistes dominants. Il existe partout des mouvements dont les objectifs proclamés sont précisément l’instauration de régimes similaires dans d’autres pays, même si, pour des raisons opportunistes, ces objectifs peuvent être parfois atténués, voire totalement rejetés. Le danger existe alors que d’éventuelles nouvelles poussées révolutionnaires soient à nouveau détournées vers des transformations étatiques-capitalistes.

Cette possibilité trouve son soutien dans les tendances centralisatrices inhérentes au capitalisme lui-même. La concentration du capital, sa monopolisation et la montée des sociétés dans lesquelles la propriété est séparée du contrôle direct et, enfin, l’intégration réticente de l’Etat et du capital dans l’économie mixte, avec ses manipulations fiscales et monétaires, semblent indiquer une tendance dans la direction d’un capitalisme d’Etat à part entière. Ce qui constituait autrefois un vague espoir de la part des réformateurs sociaux et qui, dans les pays arriérés, est devenu une réalité grâce à la révolution, apparaît aujourd’hui comme une condition inévitable pour garantir les relations sociales de la production de capital.

Bien que l’économie dite mixte ne se transforme pas automatiquement en capitalisme d’État, de nouveaux bouleversements sociaux peuvent y conduire au nom du socialisme. Il est vrai que le « marxisme-léninisme » se présente aujourd’hui comme un mouvement purement réformiste qui, comme la social-démocratie d’autrefois, préfère les processus démocratiques du changement social au renversement révolutionnaire du capitalisme. Dans certains pays, comme la France et l’Italie, des partis communistes relativement forts offrent leurs services au capitalisme pour l’aider à surmonter ses conditions de crise. Mais si tout échoue et que la lutte des classes s’intensifie et pose la question de la révolution sociale, il ne fait aucun doute que ces partis opteront pour le capitalisme d’État, seule forme possible de socialisme à leurs yeux. Ainsi, la révolution serait d’emblée une contre-révolution. La fin du capitalisme exige donc, en premier lieu, la fin de l’idéologie bolchevique et la naissance d’un mouvement révolutionnaire antibolchevique, tel qu’il a été tenté dans la situation révolutionnaire antérieure sur laquelle ce livre tente d’attirer l’attention.

Message du G.I.C. aux I.W.W. (1928)

À la conférence des I.W.W. du 11 novembre 1928 à Chicago.

Camarades !

Le « Groep van Internationale Communisten » de Hollande apporte par la présente ses salutations aux camarades révolutionnaires des I.W.W. et vous souhaite une discussion en toute camaraderie, qui puisse mener à une position renforcée dans la lutte de classe pour la destruction du capitalisme et la fondation de l’association des producteurs libres et égaux.

Après la vague de soulèvements révolutionnaires en Europe, les prolétaires ont été battus ; le communisme, qui semblait pouvoir être réalisé en quelques années vers 1918, ne vit apparemment plus que dans les vastes perspectives de l’histoire. Les masses sont revenues à la méthode sociale-démocrate de la politique de parti et à la « lutte pour le pain » selon l’ancienne tactique syndicale.

Bien qu’il ait semblé que le capitalisme allait s’effondrer, il s’est tout de même rétabli, du moins sur le plan politique. Les chaînes de l’esclavage salarié sont plus solides que jamais. Les différentes conférences capitalistes internationales des chefs d’État, la Société des Nations, sont toutes des expressions d’une concentration politique internationale des États dans le but de mettre en place un pouvoir politique capitaliste international contre le prolétariat.Nous savons tous que les phénomènes politiques sont les reflets des phénomènes économiques. Dans ce cas, c’est le reflet de la formation de trusts internationaux, de la concentration économique capitaliste internationale, qui forme un puissant front économique mondial contre la révolution prolétarienne. C’est le sens de l’appel général à la démocratie, à la paix mondiale et au désarmement ; ce sont les phrases enchanteresses sous le masque desquelles s’accomplit l’organisation de la contre-révolution.

Il est triste de devoir constater à quel point les masses prolétariennes sont prisonnières de ces illusions démocratiques, ce que l’on peut considérer comme la plus grande victoire jamais remportée par le capitalisme moderne. La classe capitaliste a assujetti les forces naturelles : l’air et l’eau, la vapeur, le magnétisme, l’électricité, toutes les forces mécaniques, et les a mises à son service. Mais la force naturelle « vivante », la force de travail de la classe prolétarienne, n’était pas soumise, parce que cette classe était en opposition irréconciliable avec ceux qui revendiquaient seuls les avantages des forces mécaniques. La victoire des phrases démocratiques est la soumission de la force naturelle « vivante », afin de l’intégrer comme un outil consentant dans le système capitaliste.

La force naturelle « vivante » est principalement incarnée par le mouvement ouvrier démodé des partis sociaux-démocrates et des syndicats. Ces organismes ne pensent pas un seul instant à un renversement du capitalisme et à la destruction du système salarial. Leur raison d’être est la collaboration entre le travail et le capital ; ils sont devenus de grands trusts entre les mains de leurs propriétaires, les bonzes, pour la vente de la force de travail et de l’énergie politique. De même que l’appareil technique de production est un instrument de parasitisme, les partis sociaux-démocrates et les syndicats sont l’instrument de l’arrivisme, des intérêts personnels des bonzes. C’est ainsi que l’on peut expliquer comment, ici en Europe, on a procédé partout à des réductions de salaires, à l’allongement de la journée de travail, à l’augmentation de l’exploitation par la « rationalisation », avec l’aide des partis et des syndicats sociaux-démocrates, malgré la résistance de leurs membres.

La Troisième Internationale est totalement intégrée dans ce front de la contre-révolution. Les masses qui quittent le front social-démocrate et syndical sont récupérées par les soi-disant « partis communistes » et, sous le masque de la « formation de cellules », sont repoussées avec des phrases révolutionnaires vers le front désespéré de la contre-révolution. L’objectif de la Troisième Internationale n’est pas la destruction, l’anéantissement, mais le maintien du principal point d’appui de la domination du capital. Sa tactique est uniquement dictée par les nécessités du capitalisme d’État russe, pour lequel une révolution mondiale n’est qu’un handicap. La Russie a besoin d’une coopération avec les États capitalistes du monde pour son « économie nationale ». Ce sont les lois du mouvement d’une économie fondée sur la propriété foncière privée et le capitalisme d’État. C’est pourquoi elle pousse sans cesse les masses mécontentes, par des slogans faussement révolutionnaires, vers le front syndical, qui s’oppose sans équivoque à tout mouvement révolutionnaire, si nécessaire avec des canons, des bombes et des mitrailleuses, tout comme l’État capitaliste. Le rôle joué par Moscou en Asie s’inscrit parfaitement dans ce système et est l’un des plus vils jamais réalisés.

Le mouvement syndicaliste européen s’est retrouvé sur une voie de garage en raison de l’évolution du capitalisme. Ses objectifs sont, comme il y a des années, l' »amélioration des conditions de travail » directe, ce qui le place en même temps en concurrence directe avec les « syndicats marxistes ». Les organisations syndicalistes veulent atteindre leurs objectifs par des méthodes révolutionnaires ; elles ne veulent pas utiliser la collaboration entre le travail et le capital, mais la grève comme leur arme. Mais la pratique de la lutte des classes a déjà prouvé qu’elles ne peuvent pas apparaître comme un facteur révolutionnaire. La manière dont la force de travail se réalise sur le marché n’est déterminée ni par la volonté de la classe capitaliste, ni par celle des organisations syndicalistes ou autres. C’est la concentration technique du capital qui détermine la manière dont les conditions de travail sont fixées. Lorsque le capital est concentré, la force de travail ne peut être vendue que par le biais de conventions collectives, par la collaboration entre le capital et le travail. Les organisations syndicalistes se plaignent de plus en plus d’être exclues de cette collaboration. C’est pourquoi elles se rapprochent de plus en plus des méthodes réformistes de bonzes de la collaboration de classe. L’i.a.a. de Berlin en est un exemple parlant. Elle ne se distingue de l’ancien mouvement syndical que par la parlote.

Une renaissance complète est nécessaire pour le mouvement prolétarien moderne en Europe. La tactique de la lutte des classes doit se baser sur la structure économique et technique du capitalisme. Cette structure a complètement changé après la guerre. Si vous étudiez les statistiques de production, vous remarquerez que les chiffres ont tous baissé pour l’Europe et augmenté pour l’Amérique. De plus, l’Europe n’est plus qu’une colonie de banquiers américains qui, chaque jour, font affluer dans leur coffre-fort un flux d’argent de 10 millions de dollars en tant qu’intérêts des emprunts d’État européens. En bref, le centre du capitalisme s’est déplacé de l’Europe vers l’Amérique, l’Europe ne peut pas maintenir sa position sur le marché mondial, la ligne du développement capitaliste en Europe va vers le bas.

Cette évolution a ses conséquences pour la classe prolétarienne. Nous avons ici 10 millions de chômeurs qui ne seront plus jamais repris dans la production, alors que la direction du développement capitaliste détermine que la lutte pour « l’amélioration des conditions de travail » est devenue dans l’ensemble complètement utopique. La classe prolétarienne ne peut s’attendre qu’à une oppression plus grande que jamais.

C’est pourquoi nous devons cesser d’entretenir les illusions syndicales. L’idéologie syndicale détourne l’attention des véritables problèmes de la lutte des classes moderne et des véritables objectifs du communisme. Nous sommes confrontés à la dure bataille de la défaite du capitalisme sans aucun compromis. Dans la lutte de classe quotidienne, nous devons toujours essayer de briser le front syndical de la collaboration de classe, en poussant les grèves menées par les travailleurs eux-mêmes contre les syndicats, qu’ils soient syndicalistes ou non. Dans cette lutte, nous devons construire notre Union générale des travailleurs selon le système des soviets, afin de renverser le capitalisme et d’établir l’association de producteurs libres et égaux.

D’après les discussions dans l’Industrial Worker, vous savez comment, en Allemagne, les germes d’une telle union générale sont présents comme un succès du mouvement révolutionnaire de 1919-1923. En Autriche, en Tchécoslovaquie et en Hollande, la propagande pour l’auto-action et l’auto-direction de la lutte des classes bat son plein, et il est caractéristique de voir comment les syndicats s’opposent à nous dans ce domaine.

Nous savons très bien que notre lutte sera dure et que la classe prolétarienne n’aura pas une « grande » organisation en quelques années. Mais nous considérons que la conscience de classe et la capacité d’action personnelle ont plus de valeur que la croissance rapide vers une grande organisation ; car la libération de la classe ouvrière ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Camarades des I.W.W. : Nous avons essayé de vous donner un aperçu de la façon dont nous voyons les choses en Europe et nous espérons que cela pourra être utile pour la connaissance du mouvement prolétarien européen moderne dans le contexte de vos discussions dans l’Industrial Worker.

Bureau international du Groupe des communistes internationaux (de Hollande)

(Source : Pressedienst der g.i.k., Nr. 5 vom 25. Oktober 1928)

Mort de Paul Mattick (Cajo Brendel, 1981)

Dans sa ville natale de Cambridge, dans l’État américain du Massachusetts, Paul Mattick est décédé récemment à l’âge de 76 ans, un homme qui, pendant près de soixante ans, a été un critique infatigable de la société capitaliste en général et de ses représentants théoriques en particulier. Il était en même temps, et l’un était étroitement lié à l’autre, un critique des organisations économiques et politiques qui se considéraient comme le « mouvement ouvrier » officiel et traditionnel mais qui, à ses yeux, pouvaient au mieux être classées comme « un mouvement capitaliste d’ouvriers » (a). C’est précisément lorsqu’il atteint l’âge du discernement que naît le mouvement connu sous le nom de radencommunisme, qui ne veut pas considérer le mouvement syndical comme le représentant de la classe ouvrière et qui se caractérise par le fait qu’il ne considère pas la transformation des rapports de production capitalistes comme la tâche de l’un ou l’autre parti politique, mais comme l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Le jeune Mattick a rejoint ce mouvement et est resté communiste jusqu’à sa mort.

Il est né en 1904 dans une famille ouvrière berlinoise. Son père appartenait à l’aile radicale de la social-démocratie allemande et, à la fin de la Première Guerre mondiale, il était membre du Spartakusbond, dirigé par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Après avoir terminé l’université populaire, le jeune Mattick devient apprenti outilleur dans l’entreprise Siemens. L’année où la révolution allemande éclate, il rejoint la section de Berlin-Charlottenburg de la Freie Sozialistische Jugend. Adolescent, il vit successivement la naissance des conseils d’ouvriers et de soldats, le soulèvement des Spartaks en 1919, l’assassinat de Liebknecht et de Luxemburg, les actions de Noskes Zeitfreiwilliger, le Kapp-putsch et le soulèvement de la Ruhr, des événements qui – on peut le supposer – sont discutés et commentés avec acharnement dans la maison parentale. Dans ce milieu, il devait y avoir au moins une prise de conscience de la faillite de l’ancien « mouvement ouvrier ». C’est sans doute en partie sous l’influence de ce milieu que Mattick, âgé de 16 ans, adhère à la Freie Arbeider Jugend, l’organisation de jeunesse du Kommunistische Arbeiter Partei Deutschlands, fondé en 1920, un parti antiparlementaire qui s’appuie sur certaines expériences de la révolution allemande. Son activité de publiciste débute avec sa collaboration à son organe Rote Jugend.

En 1921, Mattick déménage à Cologne à l’âge de 17 ans. Il y rejoint la section locale du KAPD. Au cours des cinq années qui suivent, il écrit plusieurs articles pour des revues telles que Kommunistische Arbeiter Zeitung, Proletarier (b) et Kampfruf (c).

La soif d’aventure de la jeunesse pousse le jeune Mattick à se rendre aux États-Unis en 1926. Employé de banque, il décroche un emploi à Chicago où, en 1927, il est chargé, pendant son temps libre, de la rédaction du Chicagoer Arbeiter Zeitung en langue allemande, qu’il conservera jusqu’à ce que le magazine cesse de paraître. Il reste en contact étroit avec le communisme du Conseil de l’Europe. Dans les années 1930, il édite le magazine Council Correspondence à Chicago, qui est un organe apparenté au magazine de langue allemande Rätekorrespondenz publié par le groupe néerlandais des communistes internationaux. Certains articles parus dans Rätekorrespondenz paraissent également dans Council Correspondence et vice versa. Entre le milieu des années 1930 et la fin de 1943, Mattick a également été successivement rédacteur en chef des revues Living Marxism et New Essays. Hormis les périodes de chômage pendant la grande crise d’après 1929, il a gagné sa vie comme outilleur dans diverses usines jusqu’à bien après la Seconde Guerre mondiale. À ce titre, il a été syndiqué un certain temps au sein de l’IWW (Industrial Workers of the World). Après 1945, il n’a plus été éditeur de magazines, bien que des essais de Mattick aient été régulièrement publiés dans divers périodiques aux États-Unis, en Europe et en Amérique latine depuis lors. Il a également publié plusieurs écrits.

Chaque fois que Mattick a pris la plume, il l’a fait essentiellement avec la même intention : soit il a critiqué l’ancien mouvement ouvrier, c’est-à-dire qu’il a brisé les mythes de la social-démocratie et du bolchevisme-léninisme, soit il s’est opposé à des malentendus tout aussi persistants et répandus sur le sens des recherches de Marx, soit il a essayé de démontrer l’inadéquation de la science sociale bourgeoise. Souvent, il a fait « l’un et l’autre » en même temps.

Quatre théoriciens marxistes ont exercé une grande influence sur Paul Mattick : Otto Rühle, Anton Pannekoek, Karl Korsch et Henryk Grossmann, même s’il ne partageait sans doute pas toutes leurs opinions. Ce qui l’a rapproché de Grossmann, c’est son point de vue sur les lois du développement capitaliste, qu’il considérait comme essentiellement correctes, même si ce n’était pas le cas dans tous les détails. Comme Grossmann (d), Mattick, lorsqu’il écrivait sur des questions économiques ou s’opposait aux économistes bourgeois ou néo-marxistes du type d’Ernest Mandel (e), plaçait également la théorie de la valeur et de l’accumulation du capital de Marx au centre de ses considérations.

L’étude économique la plus complète de Mattick s’intitule « Marx et Keynes » et constitue une analyse critique de la théorie du célèbre économiste britannique, qui a exercé une influence extraordinaire sur la pensée économique bourgeoise dans la seconde moitié de notre siècle. Keynes, pouvait-on entendre dans les années 1950 et 1960, avait découvert le secret pour rendre le mode de production capitaliste stable, c’est-à-dire pratiquement sans crise, grâce à des injections d’argent public. Le livre de Mattick, qui aborde toutes sortes de questions économiques fondamentales, se passe complètement de ce jugement sur Keynes et de ces illusions. Une politique économique inspirée de Keynes ne garantit nullement qu’aucune autre dépression ne se présentera, affirme Mattick. Dans la mesure où certaines difficultés peuvent être résolues avec l’aide de Keynes, il ne s’agit que d’une solution temporaire, juge Mattick.

Certains chapitres de « Marx et Keynes » avaient déjà été publiés sous forme d’essais séparés (f). Le livre a vu le jour en 1969, à une époque donc où les phénomènes de crise actuellement observés partout n’étaient pas du tout imminents. Lorsque, vers 1974, ils se sont profilés à l’horizon, Mattick a repris le sujet dans une nouvelle étude intitulée « Crises et théories de la crise » (g). Il y a associé le petit essai qu’il a écrit en 1976 sur « La destruction de la monnaie » (h).

Les problèmes économiques, tels que ceux traités dans les publications mentionnées ci-dessus, ont de plus en plus attiré l’attention de Mattick. Dans les dernières années de sa vie, il s’intéressait de près aux dernières avancées de la science économique bourgeoise ; il avait constamment entre les mains des publications critiques à leur sujet. Mais si, dans l’ensemble de son œuvre, l’accent est mis sur l’analyse économique, c’est loin d’être la seule chose à laquelle il s’est intéressé.

Nous avons déjà parlé plus haut de sa critique de ce qu’il a défini à plusieurs reprises avec insistance comme l’ancien mouvement ouvrier. À titre d’exemple, nous pouvons citer l’essai qu’il a écrit en 1935 sur les désaccords entre Rosa Luxemburg et Lénine, un essai dans lequel il caractérise Lénine comme un révolutionnaire bourgeois et dans lequel il discute de la différence entre une révolution politique et une révolution sociale. Un autre exemple est l’article qu’il a consacré après sa mort à Karl Kautsky, l’homme qui était plus ou moins la conscience théorique de la social-démocratie allemande et que Mattick considérait comme un précurseur d’Hitler.

Paul Mattick a produit de nombreux essais et écrits au cours de sa vie, dans lesquels il traite de toutes les facettes de la société bourgeoise, de sa division en classes et de la lutte des classes qui la caractérise. Il s’est opposé à Herbert Marcuse, qui proclamait que la classe ouvrière n’avait plus de rôle révolutionnaire à jouer, il a écrit sur l’importance de l’action spontanée des travailleurs, il a brièvement esquissé l’évolution des points de vue de personnalités telles que Pannekoek, Korsch et Otto Rühle. À propos de ce dernier, il observe : « Otto Rühle était actif dans le mouvement ouvrier allemand au sein de petits groupes en dehors des organisations ouvrières officielles. Les groupes auxquels il appartenait n’ont jamais été très importants et, même dans ces groupes, il occupait une position particulière. Il n’a jamais pu s’identifier pleinement à une organisation, il n’a jamais perdu de vue les intérêts généraux de la classe ouvrière […]. Pour Rühle, les organisations n’étaient pas une fin en soi […]. Il a souvent été soupçonné d’apostasie, mais il est mort comme il a vécu : en socialiste« . Et : « Si Rühle ne pouvait qu’espérer que l’avenir résoudrait les problèmes que l’ancien mouvement ouvrier n’avait pu résoudre, cet espoir ne reposait pas sur une croyance, mais sur la science et la connaissance, la connaissance de l’évolution sociale. »

Presque tous les mots écrits par Mattick à propos de Rühle s’appliquent également à Mattick lui-même. Personne ne l’a peut-être jamais soupçonné d’apostasie, mais pour le reste, il travaillait lui aussi dans des groupes apparemment insignifiants et était fermement convaincu, sur la base des tendances de développement de la société capitaliste, que la classe ouvrière jouerait un jour un rôle révolutionnaire, que l’ancien mouvement ouvrier n’a jamais joué et, en raison de sa nature essentielle, ne pourrait jamais jouer.

Tout au long de sa vie, jusqu’à sa mort, Paul Mattick a lui aussi été un socialiste, c’est-à-dire quelqu’un qui voyait dans l’abolition du travail salarié l’alternative au mode de production capitaliste, quelqu’un qui déclarait sans ambages qu’ « il n’y a pas deux sortes de travail salarié, un capitaliste et un bolchevique, mais [rien] que le travail salarié [qui] est la forme sous laquelle, dans les rapports de production capitalistes, la plus-value produite par les travailleurs est confisquée par la classe dominante ou les éléments dominants » (i).

Certes, à un moment donné de sa vie, Mattick a réussi à s’affranchir de la nécessité du travail quotidien en usine. Mais de la plume dont il a vécu depuis, pas un seul mot n’a jamais coulé pour le plaisir de la classe dirigeante, ni celle du bloc de l’Est, ni celle de l’Ouest. Le fait qu’il ait souvent dû recourir à des périodiques scientifiques pour la publication de ses études, parfois très spécialisées et scientifiques, n’enlève rien au fait que, comme Rühle, il n’a jamais perdu de vue les intérêts généraux de la classe ouvrière dont il était issu. Et s’il choisissait souvent des sujets théoriques assez difficiles, de sorte que ses écrits ne s’adressaient pas directement aux travailleurs, ils étaient en tout cas dirigés contre les dirigeants, qu’il s’agisse d’entrepreneurs privés ou de fonctionnaires du parti à la tête d’un État dit communiste, dans lequel – selon les termes de Mattick – « pour les producteurs, tout est resté exactement comme dans le capitalisme libre« .

Si l’auteur communiste de conseil Mattick a passé sa vie à s’opposer aux fables sociales, c’est pour cette raison que – comme il l’a affirmé un jour – la révolution communiste (non pas d’un parti ou d’un autre, mais des travailleurs eux-mêmes), contrairement au bouleversement bourgeois, n’a pas besoin de fables pour s’imposer, n’a pas besoin d’idéologies ou d’imaginations, mais se suffit d’elle-même, c’est-à-dire de l’action des masses. C’est dans cette lutte contre les fables, les idéologies et les illusions que réside l’importance de Mattick, dans leur mise à nu sans merci que réside son mérite.

Source : Daad en Gedachte, 17e volume, n° 5, mai 1981.

Notes :

a. Ainsi Mattick lui-même dans un essai de 1945.

b. Le K.A.Z. paraissait tous les quinze jours et était publié par le KAPD ; Proletarian était l’organe théorique de ce parti.

c. Der Kampfruf était l’organe de l’AAU, l’Allgemeine Arbeiter Union, l’organisation patronale liée au KAPD.

d. Henryk Grossmann est l’auteur de Das Akkumulations- und Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems, un livre publié en 1929, qui a suscité de vives discussions. Même les communistes de conseil avaient des opinions très différentes à son sujet, comme en témoigne une discussion des années 1930 entre Pannekoek (contre) et Mattick (pro-Grossmann).

e. Le professeur belge Ernest Mandel, l’un des trotskistes les plus connus de Belgique, est considéré par beaucoup comme un économiste marxiste de premier plan. Mattick n’a pas été le seul à ternir cette réputation, mais il a été le premier.

f. Notamment dans la revue publiée par l’Institut de Science Economique Appliquée, basé à Paris.

g. « Krisen und Krisentheorien », Fischer Taschenbuch Verlag, 1974.

h. Inclus dans le volume « Beitrage zur Kritik des Geldes », Suhrkamp Verlag, 1976.

i. Paul Mattick, « The inevitability of communism », New York 1935, p. 21. Traduit en allemand dans Paul Mattick, « Kritik der Neomarxisten », Francfort-sur-le-Main 1974, p. 35.

Paresh Chattopadhyay (1927-2023)

Paresh Chattopadhyay est mort à Montréal en janvier (1). Nous proposons une première bibliographie que nous nous efforcerons de compléter :

  • La dynamique de l’économie soviétique à la lumière de l’analyse marxienne de l’accumulation du capital (Ismea, 1990) [cherchons ce document]
  • Did the Bolshevik seizure of power inaugurate a Socialist Revolution? A Marxian Inquiry (1991) [pdf en anglais]
  • Il contenuto economico del socialismo. Marx contro Lenin (1992) [pdf en italien]|O contéudo econômico do socialismo em Lênin é o mesmo que em Marx? (1991, éd. 2018) [pdf en portugais]
  • Bureaucracy and class in Marxism (1993) [pdf en anglais]
  • The Marxian Concept of Capital and the Soviet Experience (1994) [pdf en anglais]|El Concepto Marxista de Capital y la Experiencia Soviética [pdf en espagnol]
  • On the Question of Labour-Values in Communist Society (1997) [pdf en anglais]
  • La place du Manifeste communiste dans l’élaboration de l’idée marxienne de la société post-capitaliste (1998) [pdf]
  • A Manifesto of Emancipation (2000) [pdf en anglais] |Um Manifesto de Emancipação (trad. 2020) [pdf en portugais]
  • El Capitalismo como Socialismo: la Defensa del Socialismo en el Debate Sobre el Cálculo Socialista Revisitada, un Enfoque Marxista (2000, éd. 2020) [pdf en espagnol]
  • Passage to Socialism: The Dialectic of Progress in Marx (2003/2006) [pdf en anglais]
  • Two approaches to socialist revolution : Marx versus Lenin-Trotsky (2003) [pdf en anglais]
  • Capital Fictif chez Marx-Hilferding et chez les postkeynésiens (2004) [pdf]
  • Il concetto di progresso : la riformulazione marxiana (2004) [pdf en italien]
  • Worlds Apart:Socialism in Marx and in early Bolshevism. A Provisional Overview (2005) [pdf en anglais] | Mundos separados: El socialismo en Marx y en el Bolchevismo Temprano (trad. 2020) [pdf en espagnol]
  • Marx Made to Serve Party-State (2009) [pdf en anglais]
  • The Myth of Twentieth-Century Socialism and the Continuing Relevance of Karl Marx (2010) [pdf en anglais]|El mito del socialismo del siglo XX y la permanente relevancia de Karl Marx [pdf en espagnol]
  • Lenin Reads Marx on Socialism (2010) [pdf en anglais]
  • Un abismo entre dos socialismos: la concepción de Marx y la del bolchevismo temprano (2011) [pdf en espagnol]
  • On the question of soviet socialism (2011) [pdf en anglais]
  • A Leninist Reading of Marx (and Engels): A Note (2013) [pdf en anglais]
  • Alan Woods’ State and Revolution Rewriting History (2014) [pdf en anglais]
  • On Rosa Luxemburg and Russian Revolution (2016) [pdf en anglais]
  • Marx’s associated mode of production (2016) [pdf en anglais]|Extrait: Sobre alguns aspectos da dialética do trabalho na Crítica da economia política (2016) [pdf en portugais]| El Modo de Producción Asociado de Marx [pdf en espagnol]
  • Capital(ism), the Progenitor of Socialism (2017) [pdf en anglais]
  • Socialism and Commodity Production: Essay in Marx Revival (2018) [pdf en anglais]| Socialismo y producción de mercancías [pdf en espagnol]
  • NEP, la Secuela Lógica de la Toma del Poder por los Bolcheviques (2018) [pdf en espagnol]
  • Redefining Socialism (2019) [pdf en anglais] (traduction en français en cours)
  • Socialism and Democracy: A Marxian Perspective (2021) [pdf en anglais]
  • Socialism – Association of Free Individuals: For a De-alienated Society (2021) [pdf en anglais]|Socialismo en El Capital de Marx: Hacia un Mundo Desalienado [pdf en espagnol]
  • Socialism in Marx’s Capital: Towards a Dealienated World (2021) [pdf en anglais] | Socialismo en El Capital de Marx: Hacia un Mundo Desalienado [pdf en espagnol]

(1) voir “Paresh Chattopadhyay and His Time” (Pradip Baksi,, Mainstream Weekly, February 7, 2023) ou Paresh Chattopadhyay (1927–2023): Singleness of Purpose (Bernard D’Mello, Frontier, February 19, 2023).

Une nouvelle revue : A-M-A’

Le titre de cette nouvelle revue : A-M-A’, renvoie à la circulation expliquée dans Le Capital (argent-marchandise-argent), référence renforcée par son sous-titre : « Contributions à l’économie politique » et son éditorial qui souligne les faiblesses de la recherche marxienne en France tout en notant l’apport de Maximilien Rubel ou Pierre Souyri. Ce premier numéro consiste en la traduction de quatre articles, un de Marcello Musto et trois de la revue Prokla animée par Michael Heinrich (auteur de Comment lire Le Capital de Marx ?, Smolny). Le traducteur est un camarade du collectif Smolny dont on peut écouter son interview dans l’émission Micros rebelles.

Pour commander A-M-A’ en ligne : https://editionsasymetrie.org/ouvrage/revue-a-m-a-contribution-a-la-critique-de-leconomie-politique/

Léo Frankel, communard sans frontières

Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières. Libertalia, 2021.

Comme un beau cadeau pour le 150ème anniversaire de la Commune, Julien Chuzeville nous livre la première biographie en français de Léo Frankel, militant de l’AIT et élu de la Commune, suivie d’une anthologie de textes de Frankel. Tandis que l’accent est mis dans d’autres publications sur la dimension patriotique de l’exaspération d’un Paris assiégé par les Prussiens et humilié par les Versaillais capitulards, Frankel, qui est de langue allemande, et est le seul élu étranger de la Commune, garde toujours un point de vue internationaliste et de lutte de classe étonnamment ferme et clair pour l’époque. A 27 ans, il est aussi l’un des plus jeunes élus. Le 30 mars 1871, il écrit à Karl Marx : «  Si nous pouvions amener un changement radical des rapports sociaux, la révolution du 18 mars serait la plus féconde des révolutions que l’histoire ait enregistrées à ce jour. » Frankel travaille à la commission du travail et de l’échange tout en soutenant la minorité. Il échappe à la répression (condamné à mort par contumace) aux côtés d’ Élisabeth Dmitrieff, et gagne Londres où il est élu au conseil général de l’AIT. Frankel devait rester un militant très actif. Dans un article de 1877, il définit ainsi le but des socialistes : « L’émancipation des êtres humains, la suppression de la domination sous toutes ses formes : économiques, politique et religieuse ». Revisiter l’histoire du mouvement ouvrier c’est aussi revisiter ses principes fondamentaux.

S.J. (La Révolution prolétarienne n°812)

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