Un voile de chagrin
Texte de Jina Baniyaghoub, ancienne prisonnière politique en Iran, interdite d'exercer la profession de journaliste pendant trente ans par les tribunaux révolutionnaires. Écrit le 5 mars 2026.
Hier, à l'aube du cinquième jour de la guerre, j'ai marché longuement le long de l'avenue Vali'asr à Téhéran, ici même où, pendant la plupart des soirées d'Esfand (février/mars) de ces dernières années, j'avais l'habitude de traverser une foule agitée et excitée à l'approche de Norouz (nouvel an persan qui a lieu au moment de l'équinoxe printanier).
Habituellement, il y avait davantage de vendeur·euse·s de rue à cette période de l'année (et en particulier de vendeuses). J'essayais toujours de soutenir les vendeuses en leur achetant des choses. Certaines venaient de loin pour vendre leurs produits. Il y avait par exemple une femme originaire de Birjand qui vendait des prunes séchées. Une autre vendait de l'aneth et de la menthe séchée. Une jeune femme faisait la réclame pour ses écharpes brodées, en disant qu'on ne trouverait pas de meilleures affaire que celle-ci.
Les voix des vendeurs et des vendeuses se mêlaient à celles des client·e·s, les uns et les autres se faisaient des plaisanteries, négociaient encore et encore.
Hier pourtant, l'avenue Vali'asr était étrangement silencieuse. Tellement dépourvue de vie et déserte, que j'ai ressenti comme un voile de chagrin s'emparer de tout mon être. Il n'y avait aucun·e vendeur·euse de rue, seules quelques boutiques étaient ouvertes, et la majorité étaient vidées de leurs client·e·s.
Ces derniers jours, j'ai beau chercher partout, je n'arrive plus à retrouver la ville que je connaissais.
J'ai la gorge serrée. Où est passé notre Esfand ? Sa joie et son énergie ? Où sont passé toustes ces vendeur·euse·s de rue, qui plaçaient tous leurs espoirs sur les ventes du nouvel an ? Leur situation économique, déjà si précaire, est devenue encore plus difficile en ces temps de guerre... Je suis allée à l'épicerie, je n'avais besoin de rien mais j'y suis allée quand même. Les rayons étaient remplis de produits de toutes sortes : huiles, riz, légumes, toutes sortes de confitures... Mais il n'y avait pas plus que deux ou trois client·e·s dans le magasin.
Les vendeur·euse·s regardaient passer les quelques client·e·s avec tristesse. J'ai décidé de faire un petit achat pour apaiser un peu leur douleur.
Ils nous disaient : “Il semblerait que la plupart des gens ont quitté Téhéran. Jusqu'où la guerre détruira-t-elle nos vies ? A votre avis, quand est-ce que la guerre se terminera ? Est-ce qu'elle va finir un jour, même ?”
Les larmes me montèrent aux yeux et je sortis précipitamment de la boutique. Je me mis à marcher d'un pas rapide, en accélérant, comme si, plus je marchais vite, plus je calmais mes angoisses.
Je suis arrivée sur la place. Il y avait plusieurs personnes qui brandissaient des drapeaux iraniens en s'exclamant “Mort à Israël ! Mort à l'Amérique !”. Je me suis assise dans un coin et les aies observées. Puis elles se sont mises à crier : “Mort aux traitres à la patrie !”.
La plupart d'entre elles portaient un tchador, mais il y avait aussi quelques jeunes filles qui ne portaient pas de voile, ou à peine, et qui scandaient avec passion : “Mort à Israël !”.
Une jeune femme aux cheveux longs, sans foulard, traversait la place d'un pas vif, un grand drapeau à la main.
Je me suis dit qu'ici, c'est notre maison, c'est là où sont nos vies... Pourquoi désirent-ils sa destruction ?
Téhéran – 14 Esfand 1404.
Texte original en Persan – Texte en Anglais