Le Rassemblement national prétend avoir rompu avec les groupes violents, mais l’union de la RN Elise Laplace et d’Enguerrand Ottaviani célébrée le 6 juin est une photographie saisissante des liens qui unissent le parti à la mouvance néofasciste violente.
Le Mas d’Agenais, Lot-et-Garonne (47) - Le soleil brille ce premier samedi de juin, pendant que deux jeunes mariés sortent de l’église sous les jets de riz et les hourras de leurs proches. Ce 6 juin 2026, ils sont venus de Paris, Rennes ou Bordeaux pour assister à l’union d’Elise Laplace et Enguerrand Ottaviani. Un couple qui est l’illustration parfaite de l’interconnexion permanente entre le Rassemblement national et les groupuscules radicaux, alors que le parti lepéniste prétend avoir rompu avec les groupes violents.
À droite, sur un des clichés que StreetPress s’est procuré : la mariée Elise Laplace, 25 ans, à la robe blanche traditionnelle et au bouquet à la main, est une cadre montante du Rassemblement national. Elle officie comme chargée des relations presse du groupe RN à l’Assemblée, après avoir été l’assistante parlementaire de plusieurs députés lepénistes. Elle a aussi porté les couleurs du RN aux dernières législatives à Paris. À côté d’elle, l’heureux époux pose cravate beige autour du cou et arbore un grand sourire : Enguerrand Ottaviani. Figure néofasciste bordelaise de 26 ans, condamné pour injures homophobes. Le tribunal l’a reconnu coupable d’avoir crié « On encule LGBT, dans le cul LGBT » lors de la Marche des fiertés de 2022. Son équipe avait lancé des projectiles sur les manifestants. Également sur le CV de ce cadre de la Bastide bordelaise : la participation à l’attaque à coups de barres de fer d’une conférence des députés LFI Carlos Martens Bilongo et Louis Boyard.

Au-delà des mariés, la photo des noces est à l’image de cette alliance, comme l’a révélé Libération : les cadres RN ou Reconquête posent avec le gratin du GUD et de la nébuleuse nationaliste révolutionnaire. À gauche de la mariée, il y a les électoralistes : l’ancien cadre zemmouriste Stanislas Rigault, récemment reconverti dans la communication politique, son ami Hilaire Bouyé, actuel boss du mouvement de jeunesse Génération Zemmour, et Matthieu Louves, « influenceur » d’extrême droite et proche conseiller de Sarah Knafo. De l’autre côté trône fièrement Gabriel Loustau, leader du GUD condamné pour violences et injures racistes. Sur d’autres clichés du mariage, on découvre pêle-mêle un néonazi qui aime se prendre en photo avec un brassard marqué d’une croix gammée, ou encore un soutien affiché de Loïk Le Priol – militant d’extrême droite en prison pour le meurtre présumé du rugbyman Federico Martín Aramburú… Tous partagent les coupes de champagne et les petits fours.
Une bande qui se connaît depuis des années
De fait, toute la bande se connaît depuis des années (1). Dès l’été 2023, Hilaire Bouyé, Stanislas Rigault, Gabriel Loustau et Enguerrand Ottaviani font des soirées ensemble. « Attention devant », légende ce dernier à propos d’une image des quatre hommes, postée sur Instagram. Ils sourient tous, verres à la main. À l’époque, Stanislas Rigault est un des porte-paroles de Reconquête, habitué des plateaux télés, extrêmement proche d’Éric Zemmour et de Sarah Knafo. Pour l’occasion, il l’est aussi de Gabriel Loustau, leader du Gud, qui le tient par les épaules.

Depuis, Gabriel Loustau a été condamné à six mois de prison avec sursis pour des violences homophobes le soir de la victoire de Jordan Bardella aux élections européennes. Il est sorti « casser du pédé » avec d’autres gudards éméchés. Il a fait appel mais doit encore se rendre au tribunal de Paris pour d’autres violences commises en avril dernier, révélées par StreetPress, contre des clients d’un bar qui lui ont reproché des saluts nazis. Au téléphone, l’ex-zemmouriste Rigault déclare avoir « pris beaucoup de photos avec beaucoup de gens dans sa carrière politique » et ne pas se souvenir de l’image. Il reste sans réponse quand StreetPress lui envoie. Celui qui travaille parfois avec le fonds d’investissement de Pierre-Edouard Stérin se borne à dire que le mariage de ce week-end entre Elise Laplace et Enguerrand Ottaviani est « un événement privé et pas politique ». Ses anciens camarades, Hilaire Bouyé et Matthieu Louves, ont le même discours. C’est pourtant sur leurs comptes publics qu’a fuité une des photos du mariage publiée par StreetPress.
Des invités tous plus radicaux
Pour immortaliser son mariage, l’attachée presse RN Elise Laplace aurait fait appel à un collègue de travail : un certain Raphaël Attal, qui accompagne Jordan Bardella dans tous ses déplacements. Ancien photographe de la Cocarde étudiante, il a réalisé des campagnes pour les fémonationalistes de Némésis, dont certaines étaient, il y a quelques années, des assistantes parlementaires du parti lepéniste.
Une fois tous les invités présents à la réception, les photos s’enchaînent. L’une d’elles montre l’ampleur du militantisme d’Enguerrand Ottaviani. Le marié trône au centre d’une quinzaine d’hommes, tous serrant le poing. Des militants néofascistes rennais et bordelais. L’un d’eux, François-Xavier Canot, est passé par l’Action française Rennes, l’Oriflamme et les hooligans néonazis rennais Roazhon 1901. En mai 2022, il a affiché sur Facebook son soutien à Loïk Le Priol, ancien du GUD incarcéré quelques semaines auparavant pour l’assassinat en plein Paris de l’ancien joueur international de rugby Federico Martín Aramburú. « L’équipe même pas au complet », écrit de son côté Yanis Iva quand il envoie la photo en story de son compte Instagram public, avec des émojis crâne, goutte de sang et épées. Avec un chapeau de cowboy démesuré vissé sur la tête, Yanis Iva tient l’heureux élu par l’épaule. Il y a deux ans, cet ancien candidat aux élections législatives avait orné son tract d’une croix celtique. Depuis, il s’est reconverti dans le MMA et le hooliganisme.


Le marié leader d’un groupe néofasciste homophobe
Sur l’image se trouve également Quentin Laferté. Ce militant néonazi a posé avec une arme et un brassard orné d’une croix gammée, récupéré par StreetPress en 2023 dans les FafLeaks. « Nous n’étions pas à un événement militant, mais juste un moment festif », répond ce dernier, qui assure :
« Elise et Enguerrand ne savent rien de mon passé militant qui ne regarde que moi. »
Enguerrand Ottaviani et Quentin Laferté ont pourtant fait des actions politiques ensemble. Avec Yanis Iva, le trio a fomenté une action anti-LGBT le 12 juin 2022, lors de la Marche des fiertés de Bordeaux. Ils sont alors neuf sur le toit de la Maison écocitoyenne de Bordeaux, visages masqués, pour déployer une banderole : « Protégeons les enfants, stop folies LGBT. » Face à la foule qui proteste, plusieurs envoient et reçoivent des projectiles. Enguerrand Ottaviani mène l’action. Le vingtenaire répète dans son mégaphone :
« On encule LGBT, dans le cul LGBT. »
Face à la police, Enguerrand Ottaviani assume être l’organisateur de l’action qu’il a montée avec des militants rencontrés à Génération Z, le mouvement de jeunesse d’Éric Zemmour dirigé à ce moment-là parStanislas Rigault. « Après les élections [présidentielles de 2022], on était plusieurs à vouloir continuer le combat », lance Enguerrand au commissariat, selon le dossier judiciaire consulté par StreetPress. Dans une rhétorique purement homophobe, Enguerrand Ottaviani assure : « Je combats le lobby LGBT car je ne souhaite pas laisser ce monde-là à mes enfants. Un monde où on déconstruit le côté naturel entre I’homme et la femme et on explique aux gens qu’un homme peut-être enceinte ou qu’un enfant peut être heureux avec deux pères ou deux mères. » Il réitère ce discours à l’audience, où il est défendu par Pierre-Marie Bonneau, un des avocats de la mouvance néofasciste, et déplore que « ces gens » prendraient « de plus en plus leurs aises dans l’espace public ».
Face aux enquêteurs, Enguerrand Ottaviani assume être le « leader » du groupe, composé d’une « quinzaine » d’hommes, qui « ne veulent pas laisser Bordeaux tomber en ruine idéologiquement parlant ». Il détaille ses opinions politiques et celles de ses comparses :
« Nous avons tous les mêmes idées. On est contre le lobby LGBT, les wokes, pour la sécurité, contre l’immigration massive bref, on a des idées d’extrême droite. »
Pour ces injures homophobes, le militant est condamné par le tribunal de Bordeaux en mai 2024 à une amende de 1.000 euros, en plus d’indemnisations aux associations LGBT qui se sont portées parties civiles. La peine est confirmée en février 2025. Mais la procédure n’empêche pas l’équipe de militants dirigés par Enguerrand Ottaviani de continuer les actions. Les activistes se rassemblent au sein d’un groupuscule néofasciste, la Bastide bordelaise, qui est rapidement à l’origine de nouvelles violences.
Agression raciste et attaque de députés LFI
Deux semaines après leur opération anti-LGBT, dans la nuit du 24 au 25 juin 2022, certains des militants commettent des violences dans le quartier Saint-Michel. La bande agresse plusieurs personnes, chante des slogans racistes, pousse des cris de singes ou balance des insultes sexistes. Plusieurs font des saluts nazis, comme l’a retracé Rue89 Bordeaux. Devant les juges moins d’un an plus tard, l’un d’entre eux dit avoir rejoint le groupe « parce que c’est des personnes qui ont les mêmes idées que [lui], les idées du Rassemblement national ». Enguerrand Ottaviani n’est cette fois pas à la manœuvre, ce sont ses invités au mariage, Yanis Iva et Enzo Lebrun, qui s’en chargent. D’origine transalpine, le premier à la peau métisse se définit comme un « italien fasciste ». Recalé de la Légion étrangère pour ses idées, son tatouage en latin « Qui veut la paix prépare la guerre » derrière le crâne donne le ton. Les deux sont condamnés, comme quatre autres militants du groupe, à deux ans de prison pour ces faits, dont un avec sursis. Des peines confirmées en appel.

Au lieu de les calmer, les tracas judiciaires enhardissent ces activistes d’extrême droite. Le 7 décembre 2022, les députés LFI Louis Boyard et Carlos Martens Bilongo donnent une conférence à l’Université Bordeaux Montaigne, à Pessac (33). Avant 20h, une vingtaine d’hommes cagoulés, certains armés de barres de fer ou de matraques, tentent de pénétrer dans l’amphithéâtre où se trouvent les deux nouveaux élus insoumis. Leur service de sécurité réussit à bloquer les accès et appelle la police. En fuite, le marié Enguerrand Ottaviani est reconnu comme un des participants à l’action, selon un article de l’Offensive antifasciste Bordeaux (OAB). Il est accompagné de Yanis Iva, qui apparaît masqué sur des vidéos (1).
Le groupe revient vers 21h30 pour perturber un spectacle de théâtre qui se déroule ailleurs sur le campus. Ils intimident les organisateurs et spectateurs de la pièce, « toujours en proférant des slogans racistes », note Sud-Ouest. Si les deux députés portent plainte dès le lendemain, ils n’ont depuis « aucune nouvelle de la procédure par rapport à cette attaque », pointe le député Louis Boyard à StreetPress. Après avoir appris l’union de l’attachée de presse RN avec un membre de l’équipée violente de 2022, l’élu LFI du Val-de-Marne est estomaqué :
« Je trouve ça fou que cette union se fasse. »
Le père Ottaviani intime des Le Pen
Avec ces actions et le passif des militants, la Bastide bordelaise s’est parfaitement intégrée au milieu néofasciste français. Chaque année, le groupe participe au défilé néofasciste du Comité 9 Mai. Certains membres présents au mariage d’Enguerrand Ottaviani et d’Elise Laplace font même le service d’ordre de la manif’. Est-ce à cette époque qu’Enguerrand Ottaviani devient proche du militant néofasciste Gabriel Loustau ?
Les deux hommes ont un parcours similaire, avec des pères qui ont été dans des mouvements radicaux avant d’intégrer le Front national avec un rôle proéminent, notamment sur des questions financières. Le patriarche Loustau, Axel, a milité au Groupe union défense dans les années 90. Conseiller régional du parti lepéniste en Île-de-France entre 2015 et 2021, il a aussi été un comptable de Marine Le Pen, en tant que trésorier de son micro-parti Jeanne jusqu’en 2022. En 2017, il a même tenu les rênes de la cellule financière pour la campagne présidentielle de la candidate. La tête du RN a dû prendre ses distances avec lui en 2023, après sa participation au défilé néofasciste du C9M, révélée par Mediapart. Quant à Robert Ottaviani, le père d’Enguerrand, il a été chanteur du groupe skinhead Ultime Assaut dans les années 90, a rappelé Libération. Un des titres du groupe est un hommage à la Légion des volontaires français – les combattants tricolores qui se sont engagés aux côtés du Troisième Reich durant la Seconde Guerre mondiale. Engagé au FN au même moment, il côtoie les cadres proches de Marine Le Pen, comme sa sœur Marie-Caroline, son époux Philippe Olivier ou Bruno Bilde. Il a également présidé l’association qui a soutenu la candidature de Marine Le Pen pour la présidentielle de 2012. Il a ensuite fondé la Mutuelle communale, qui a accompagné la moitié des mairies FN élues en 2014. Contactés pour savoir si Marine Le Pen a reçu une invitation au mariage, les jeunes mariés n’ont pas répondu.
__Contactés, Elise Laplace, Enguerrand Ottaviani, Gabriel Loustau, Robert Ottaviani, Yanis Iva, François-Xavier Canot et le Rassemblement national n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
(1) Mise à jour le 10 juin à 16h28 : Nous avons retiré les mentions associées au membre de la famille d’Enguerrand Ottaviani, qui assure ne pas faire partie de la Bastide bordelaise et n’avoir jamais participé à l’attaque de la conférence en 2022.
Illustration de Une par Caroline Varon.

