Endoxon
Inventer les récits progressistes de la 4e mémoire
Le mot #stimulant Endoxon
Endoxon renvoie à la probabilité. Il ne s'entend toutefois pas dans le sens mathématique de la probabilité en tant qu'espérance, mais de ce qui est entendu comme probable car venant de l'opinion communément admise comme vrai. L'endoxon dérive ainsi de la doxa. L'endoxon peut relever du niveau sociétal comme du simple niveau de la cellule familiale1.
Pourquoi ce mot ? L’endoxon c’est le sens commun. Je ne connaissais pas ce mot qui peut aussi en français se dire endoxal, et s’oppose à paradoxal. Le moment IA qui s’ouvre est justement la fusion du “sens commun” et de la logique probabiliste. Les modèles de langues permettent précisément de fusionner dans une boucle l’endoxon et la doxa probabiliste, et à mesure que l’usage des IA se développe, l’une influencera l’autre. Fascinant et vertigineux.
Si l’endoxon est le mécanisme probabiliste de l’IA, voyons maintenant comment il engendre une nouvelle forme de mémoire qui bouscule notre rapport au réel.
L’article #inspirant
La quatrième mémoire Grégory Chatonsky & Yves Citton - revue Multitudes
Les dites « intelligences artificielles » (IA) signent moins le remplacement des facultés humaines que l’apparition d’une nouvelle catégorie de mémoire générant de façon récursive des discours, images et sons qui peuvent ressembler aussi bien à des « créations » qu’à des documents « authentiques ». Cette automatisation de l’expression et de la représentation à partir des données massives accumulées sur le Web explique pourquoi la question des arts, loin d’être anecdotique, est devenue consubstantielle aux modèles statistiques actuels. On peut y percevoir l’émergence d’un nouveau réalisme qui déstabilise les archives du passé comme les perspectives de futur. La nature contrefactuelle de ce réalisme alien trouble ce sur quoi nous fondions auparavant les indices de vérité.
Pourquoi cet article ? Cet article prolonge parfaitement le “mouvement endoxal de l’IA” par l’apparition de ce que les auteurs appellent la 4e mémoire en référence à Bernard Stiegler pour qui la première est l’intuition, la seconde la mémoire analytique, la troisième l’externalisation sur un support et la 4e serait la génération probabiliste par les modèles de langues d’une vérité issue de l’agrégation et du traitement de la 3e mémoire. Par exemple, cette vérité alien s’illustre par un réalisme disfactuel (distinct des faits) :
“En août 2023, un producteur basé à Nancy, Lnkhey, publie sur SoundCloud et YouTube un remix où la voix clonée d’Angèle, grâce au logiciel libre Retrieval-based-Voice-Conversion, chante un morceau qu’elle n’a jamais interprété. Plusieurs millions de personnes l’écoutent. Angèle réagit sur TikTok : « je ne sais pas quoi penser de l’intelligence artificielle, j’trouve c’est une dinguerie, mais en même temps j’ai peur pour mon métier mdrrrrr ». Sur cette vidéo, elle chante en playback ce remix puis fait une moue amusée, comme si elle était prise de vertige face à cette voix ressemblante qui n’est pas la sienne.”
Mais là où les auteurs m’intéressent tout particulièrement (pas étonnant de la part d’Yves Citton que je lis depuis longtemps) c’est qu’au lieu de s’arrêter à la dénonciation des deepfake, ils appellent les forces progressiste à se saisir des possibilités de développer des imaginaires contrefactuels c’est à dire à utiliser les IA pour travailler des imaginaires nouveaux, qui s’opposent aux ordres dominants.
Alors que nous assistons à une offensive des tenants du droit d’auteurs face aux industries de l’IA il serait dommage de tout jeter à la poubelle au nom des obsessions délétère du pays de Beaumarchais sur la pureté humaine face aux machines… et oublier ce que la 4e mémoire ouvre comme champs artistiques.
Que les deep fakes nous fassent craindre un monde de « post‑vérité » – pendant politique du fantasme économique du remplacement de l’humain par la machine – témoigne certainement d’un problème bien réel : il est essentiel de pouvoir préserver un certain rapport social de confiance envers notre accès à la factualité. Pas d’information possible sans crédibilité. Mais nos angoisses et nos croisades anti‑conspirationnistes témoignent tout autant de l’incapacité des forces progressistes à comprendre le potentiel politique du réalisme contrefactuel, au moment où les forces réactionnaires exploitent sans vergogne les ressorts de l’irréalisme disfactuel. Quoique souvent oiseux, nos débats sur les IA n’auront pas été vains s’ils nous aident à identifier – et à investir – ce (pas si) nouveau terrain de luttes.
Mais cette effervescence d’imaginaires virtuels et de “vérités aliens” se heurte violemment à une limite bien physique : la consommation énergétique.
Le #carton_rouge
L’IA ne nous sauvera pas - Courrier international
“DeepSeek pourrait être plus énergivore pour générer des réponses que le modèle de taille équivalente de Meta”. En réalité, explique la revue américaine, l’énergie économisée lors de l’entraînement du modèle est compensée par ses techniques plus intensives pour répondre aux questions et par les longues réponses qu’elles produisent. “Si l’on ajoute à cela le fait que les autres entreprises de la tech, inspirées par la méthode de DeepSeek, vont peut-être construire leurs propres modèles de raisonnement bon marché, les perspectives de la consommation d’énergie ont déjà l’air beaucoup moins roses.”
Pourquoi ce carton-rouge ? Parce que la majeure partie des médias ont intensément repris les annonces de la sobriété de ce modèle chinois… sans vérifier leurs informations ! C’est bien clair que l’IA est un problème du point de vue de la consommation d’énergie, c’est un carton rouge et je suis pris dans le pharmakon propre aux techniques : elles sont le poison et le remède en même temps.
Il est vraiment temps que l’on se penche sur la question. ça tombe bien, l’Ademe vient enfin d’ouvrir un observatoire !
Face à ce “pharmakon” à la fois poison écologique et remède intellectuel, l’urgence est d’abord d’apprendre à baliser nos usages avec pragmatisme.
Initiative #réjouissante
Adopter une démarche transparente implique de préciser les usages permis et les conditions d’utilisation des IAg de manière globale ou ponctuelle. Ainsi, pour chacune des situations d’apprentissage et d’évaluation apparaissant au plan de cours, la personne enseignante devrait communiquer clairement le niveau d’utilisation des outils d’IAg autorisé aux personnes étudiantes. Ces niveaux d’utilisation ne sont pas prescrits par l’institution. Ils servent plutôt de balises pour encadrer l’utilisation des outils d’IAg dans les situations d’apprentissage et d’évaluation.
Pourquoi cette initiative ? J’aime le pragmatisme et la clarté de cette initiative. C’est bien de nuances et d’échelles d’impacts dont nous avons besoin sur les usages.
Une fois les balises posées, nous pouvons enfin projeter un usage désirable et souverain de cette technologie : une mémoire artificielle au service du lien social.
Dispositif #Robuste&Désirable
La France lance « France Anamnèse », premier service public mémoriel au monde : quand l’IA redonne vie aux ancêtres
PARIS, 26 août 2025 — La France écrit une page inédite de son histoire en lançant France Anamnèse, le premier service public mémoriel au monde. Grâce à une technologie d’intelligence artificielle exclusivement publique, des milliers de familles pourront désormais rencontrer leurs ancêtres à travers des films reconstitués, gratuitement et en toute sécurité. Un projet ambitieux, porté par le ministère de la Culture, les Archives nationales, le CNRS et un réseau d’archivistes déployés sur tout le territoire, qui place la mémoire au cœur d’un enjeu de souveraineté culturelle.
Une révolution dans l’accès à l’histoire familiale
France Anamnèse n’est pas un simple outil technologique, mais une réinvention de notre rapport au passé. En s’appuyant sur des archives vérifiées et une intelligence artificielle encadrée, le dispositif permet de reconstituer des récits familiaux à partir de photos, de lettres ou de témoignages, transformant ces documents en films interactifs où les ancêtres semblent prendre la parole. « La France est une civic nation ! Aucun autre pays n’a osé aller aussi loin, déclare la ministre de la Culture. Ici, la mémoire n’est pas une marchandise, mais un droit fondamental. »
Contrairement aux services commerciaux, qui exploitent les données personnelles à des fins lucratives, France Anamnèse est entièrement public et protégé. « Nous ne vendons pas des illusions, nous restituons des présences, explique Amina Sy, archiviste-médiatrice en Île-de-France. Chaque reconstitution s’appuie sur des sources historiques, et chaque famille repart avec un dossier détaillé expliquant ce qui relève des faits avérés et ce qui a été reconstitué. »
Un réseau public pour une mémoire accessible à tous
Pour garantir l’éthique et la rigueur du projet, l’État a mobilisé un réseau d’archivistes dans les Archives nationales, départementales et communales ou intercommunales dans les collectivités territoriales. Ces professionnels, formés à l’utilisation de l’IA, accompagnent les familles dans la collecte, la vérification et la restitution des mémoires.
Un réseau de camping-cars aménagés en studios mobiles sillonne le pays, des villages ruraux aux quartiers populaires, pour aller à la rencontre des citoyens. « Nous voulons que ce service soit accessible à tous, où qu’on habite, souligne la directrice des Archives nationales. La mémoire ne doit pas être réservée à une élite. » Un tirage au sort annuel permet par ailleurs à des centaines de familles de bénéficier gratuitement du dispositif.
« Mon grand-père, ouvrier algérien, n’a jamais parlé de son exil, témoigne Karima, 30 ans. Grâce à France Anamnèse, j’ai pu l’entendre me raconter son histoire. Ce n’est pas de la magie, c’est un droit retrouvé. »
Une mémoire protégée des géants du numérique
Dans un monde où les données personnelles sont systématiquement monétisées par les géants du numérique, France Anamnèse instaure un modèle inédit de protection des mémoires familiales : si les films reconstitués peuvent circuler librement entre familles et institutions publiques, leur exploitation commerciale ou leur utilisation pour entraîner des modèles d'IA est strictement interdite par la loi. Stockés sur des serveurs publics sécurisés et certifiés par blockchain, ces contenus échappent aux logiques marchandes grâce à un dispositif de contrôle renforcé.
Une équipe spécialisée du ministère de la Culture, en lien avec la CNIL, mène des audits aléatoires pour traquer toute violation, avec des amendes pouvant atteindre 15 % du chiffre d'affaires mondial des contrevenants, comme le prévoit la loi sur la souveraineté mémorielle de 2024. « Ces récits sont un patrimoine intime et collectif, pas une matière première pour les algorithmes », rappelle la ministre, soulignant que la France est le premier pays à sanctuariser ainsi la mémoire contre les dérives du capitalisme numérique.
Cette approche place la France en pionnière d’une mémoire éthique, où la technologie sert l’intérêt général, et non les profits. « Avec France Anamnèse, nous prouvons que l’IA peut être un outil de transmission et de justice mémorielle, sans devenir une machine à exploiter nos vies privées, conclut-elle. Une avancée qui pourrait inspirer l’Europe, et au-delà. »
Cet article est issu des réflexions prospectives du Ministère du futur
Pourquoi ce dispositif ? Et si la 4e mémoire c’était celle de nos ancêtres, une histoire locale générée à portée de tous ? le fait qu’elle soit portée par un service public est très important ici parce qu’on parle d’un enjeu de mémoire locale populaire donc nationale et mondiale. Au gigantisme des échelles de l’IA répond l’idée d’une médiation numérique des savoirs mémoriels à l’échelle du village ou du quartier, accessible en studio-mobile.
L’angle intergénérationnel est ici très crucial, entre les grands parents qui gardent les traces (photos, objets, lettres, etc.) et pratiquent parfois la généalogie et les petits enfants qui peuvent mettre des visages sur leurs racines. Finalement la logique probabiliste des IA produit un endoxon familial, un ciment de cohésion sociale.
La robustesse c’est ici une frontière nette entre intérêts commerciaux et intérêt général. Pas de demi-mesure ici, il s’agit de “remédier” au sens propre du mot l’histoire populaire et pas de créer de la donnée commercialisable.
De la définition théorique de l’Endoxon à la fiction politique de France Anamnèse, une ligne de force traverse cette édition : l’IA n’est pas une fatalité technologique, mais une matière sociale. Elle est le reflet statistique de nos opinions (la doxa) et, potentiellement, le gardien souverain de nos souvenirs.
Si l’aspect énergivore reste le “mur du réel” à ne pas ignorer, l’enjeu est désormais clair : ne pas laisser cette “4e mémoire” aux seules mains des marchands de probabilités. Il s’agit de transformer une machine à calculer le probable en un instrument pour construire le souhaitable.
À nous d’écrire les récits qui transformeront ces outils en véritables services publics.





Réinventer des imaginaires impossible pour les IA est le sujet de Rush qui vient de sortir.