
Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent
Francis serra la mâchoire. Les paroles du maître étaient sans doute vraies mais il ne pouvait se résoudre à cet inéluctable avenir : « A Bougie, rappelle-toi, on a été à l’école ensemble. On s’est toujours bien entendu. On a partagé le sel et le poivre comme tu dis ! Si cela a été valable pour nous, pourquoi cela ne le serait-il pas avec les autres ?! Avec le temps, ça pourrait changer…
– D’abord, si on a été à l’école ensemble, Youssef Bahouz et moi étions les seuls indigènes à la fréquenter. Ensuite, si on a partagé le sel et le poivre, on l’a partagé ensemble mais pas avec les autres qui ciraient les chaussures, vendaient des cigarettes ou des beignets, et que Youssef et moi retrouvions chaque soir après la classe pour leur faire la carte postale de notre journée passée en plein exotisme : à eux qui s’en revenaient d’une journée à suer le burnous plutôt que La Fontaine! Et dire qu’on s’était gardé de leur révéler qu’avec le même diplôme, toi et moi, nous n’aurions pas la même place ni le même salaire. Maintenant, pour ce qui est du temps, ça fait plus de cent ans qu’on espère que nos enfants usent enfin leurs fonds de culotte sur un banc de classe plutôt que sur un banc public. Oh, Francis, par respect pour toi, ne m’oblige pas à faire l’inventaire de tous les griefs d’une liste dont je n’ai pas besoin de te rappeler le détail. Et de quoi as-tu peur ? Des révoltes ? Tu sais pourtant bien comment on les mate ici. Et une fois l’ordre rétabli, comment on reprend le cours normal des choses et que chacun regagne sa place comme si rien n’était advenu. Jusqu’à la prochaine révolte ! Tu sais qu’elle couve toujours derrière les masques de la résignation et de l’impuissance qu’on se donne ou qu’on nous prête. S’il te plait, passons à la musique car, comme dit le proverbe : la bouche parle mais la force n’y est point. Et puis, et puis, on verra, profitons de ce moment présent qui nous échoit pour ne pas avoir à partager seulement les soucis qui nous restent… Allez, ne faisons pas attendre plus longtemps les amis qui se sont déplacé malgré la consigne ! ». Lire la suite





