C’est la fin de l’année calendaire 2025, le temps des bilans approche, je vais revisiter mes carnets d’idées, mes trackers, mes souvenirs et passer en revue ce que j’ai fait, ce que je n’ai pas encore fait et ce que j’abandonne. Il est déjà une chose qui va rester et dont j’aimerai vous parler aujourd’hui, dans le dessein machiavélique de vous donner envie de faire de même : c’est la création de clubs.
Un club c’est quoi ? C’est un groupe constitué d’un nombre limité de personnes se réunissant autour d’une activité thématique physique ou orale.
Qu’est-ce qui rend un club intéressant ? Deux choses d’après moi. D’abord, la réunion dans le monde palpable, et ensuite, le prétexte qu’offre l’activité thématique.
Alors que nous sommes invitéx à abandonner nos corps pour devenir des supers-esprits-super-obéissant1, une contre-culture se développe, celle du retour au être ensemble, faire ensemble, dans la vie palpable. Et quel meilleur moyen pour se retrouver que de le faire autour d’une activité thématique, pour avoir un intérêt commun, un prétexte pour se parler, et donc pouvoir ouvrir ses horizons et rencontrer des personnes avec qui nous ne serions pas nécessairement amix à l’école mais avec qui, finalement, il fait bon dépenser du temps de sa mortalité avec.
Cette newsletter a pour but de vous donner envie de lancer votre club. Vous pouvez faire un club de tout ce que vous voulez mais sans surprise, si vous me lisez depuis un moment, je vais essayer de rendre séduisante l’idée de démarrer un club pour échanger autour des histoires. Pour cette année 2026 je vous invite donc à considérer démarrer un book club, un film club, un podcast club, un théâtre club, un expo club.
Si je veux vous convaincre de faire ça c’est parce que les clubs autour des histoires sont de parfaites cellules pour participer activement à la transformation des imaginaires tout en passant un bon moment. La vie est fatigante et parfois même terrifiante et ces dernières années nous ont appris que l’épuisement et la sidération sont des armes puissantes pour nous paralyser. Mais que si l’apathie et le déni sont devenus des modes de survie immédiate, ce sont aussi des modes qui nous rongent l’âme et vident la vie de sens car nous ne sommes pas fait.e.s pour regarder la vie se vivre en dehors de nous mais bien pour y participer.
Puisque voir le monde tel qu’il est demande un certain courage et peut nous envoyer direct en PLS, se pose donc la question :
comment sortir de l’apathie tout en s’autorisant la joie ?
Je suis de l’école des réponses-humbles2 qui, au cumul, forment une vague et provoquent un point de bascule. L’une des mes réponses-humbles aujourd’hui et en cette fin d’année 2025 pour mener la bataille culturelle3 tout en profitant de la culture est donc de :
Créer son Club
Je peux vous en parler avec une certaine assurance puisqu’en novembre 2024, j’ai démarré un Book Club.
L’envie est née d’une frustration, toujours la même, celle de ne plus savoir parfois pourquoi je consomme autant. Je lis un livre, et puis je passe au livre suivant. Ou à l’article, au podcast, au film, à la série, au jeu. Bref, j’enchaîne, j’accumule, et même si je suis loin d’être une consommatrice vorace, le fait est que mon estomac culturel ne cesse de s’agrandir, et que je ne prends pas suffisamment le temps ni de mâcher, ni de digérer, ni d’éprouver ce que je consomme. Pourtant je sais que les histoires façonnent nos imaginaires, pourtant je sais que l’on crée le monde que l’on peut imaginer et donc que prendre soin de choisir, déguster puis digérer les histoires que je consomme a un impact direct sur la qualité de ma vie.
Je me suis donc demandé :
comment faire pour mettre un coup de frein
et faire dérailler mon train culturel ?
La première réponse qui m’est venue à l’esprit fut de monter un Book Club. L’idée était simple : former un petit groupe (4/5 personnes), sur le temps lent (tous les 2/3 mois), choisir un livre, le lire, puis se retrouver pour en parler.
J’ai proposé à mon amie Pauline Harmange qui m’a dit “faisons-le”, et nous nous sommes mises d’accord pour inviter des personnes dont nous n’étions pas forcément très proches mais que nous imaginions avoir envie de se prêter à cet exercice très 18e siècle4, consistant à s’assoir ensemble pour parler d’un livre que l’on a lu. Le but n’étant pas de faire une analyse littéraire, ni de mettre en perspective de façon universitaire ou journalistique mais plutôt de (ré)apprendre à mettre des mots sur ses ressentis et de les dire à haute voix à d’autres personnes. Et donc, forcément, de ralentir. Car si la pensée nous traverse en millisecondes, partager sa pensée nécessite un engagement bien plus pénible, il faut subitement faire des phrases qui s’enchaînent et savoir s’arrêter.
Se parler pour rien
L’acte de parler c’est comme l’acte d’écrire sur du papier, c’est un outil qui ne demande ni électricité, ni mise à jour forcée. Les sons qui sortent de notre bouche et les symboles qui prennent vie sous nos doigts sont toujours les deux outils les plus puissants disponibles pour changer le monde.
Parler, c’est sculpter de l’air, c’est transformer l’espace entre soi et d’autres personnes, c’est faire dévier la course de l’air et ce faisant, c’est faire émerger des images, des idées, des émotions. Avez-vous déjà vécu ce moment étrange où vous dites à haute voix ce qui occupe votre esprit et au moment où vos mots touchent l’oxygène, vos émotions se déplacent, vos ressentis permutent et la matrice de votre réalité s’est transformée ? Quelle magie se joue donc là ? Je n’ai pas la réponse mais ce que je sais, c’est qu’aucune machine ne peut contrôler le mouvement imprévisible de nos atomes et de nos molécules lorsque nous sculptons de l’air, c’est à dire lorsque nous prenons la parole avec intention et lorsque nous recevons les mots des autres dans la même démarche, en les écoutant.
Pour apprendre à sculpter de l’air il faut pouvoir avoir des espaces pour parler et pour écouter en horizontalité. Nos vies d’adultes sont faites de calendriers remplis et de courses effrénées, ralentir pour penser à ce que l’on va dire, puis le dire, puis écouter une autre personnes sur un sujet qui n’est pas soi est rarement en haut de la to-do list. On écoute pour apprendre, on parle pour s’analyser ou se raconter. Je propose de réinvestir l’espace où l’on parle pour affirmer, tâtonner, échanger, sur le monde, ensemble.
Et c’est ici qu’entrent les Clubs.
La magie des Clubs
En faisant partie d’un Club, vous vous obligez à réfléchir à une histoire que vous avez consommée par curiosité ou pour vous détendre, parce que vous allez devoir en parler. Vous allez devoir dire a minima ce que vous en avez pensé, et peut-être pourquoi.
Mon Book Club m’a permis de réaliser à quel point nous sommes différent.e.s. Nous sommes cinq membres et de l’extérieur, nous sommes liées par une vision du monde commune et l’on pourrait donc penser que si l’on partage les mêmes valeurs, on recevra un livre avec le même coeur.
Que nenni.
Ce fut spectaculaire pour moi de voir qu’à chaque livre, aucune de nous n’était d’accord. Il y en avait toujours qui avaientt adoré et d’autres détesté le livre, et même lorsque nous aimions ou détestions, ça n’était pas pour les mêmes raisons.
Devant tant de diversité d’accueils et de ressentis, j’ai à nouveau compris pourquoi nous produisions autant d’histoires ; même si nous pensons évoluer dans un seul monde, la pluralité de perceptions est infinie. Pour réduire l’infini, les mots écrits ou oralisés nous permettent de nous mettre d’accord sur une version, imparfaite, incomplète, mais nécessaire pour créer un liant.
Grâce au Book Club, je peux depuis un an vivre, à travers une échelle spécifique, la grande joie d’utiliser les histoires pour ce qu’elles sont : des prétextes pour se parler, se comprendre, apprendre à dire ce qui se passe dans mon crâne et dans mon coeur et découvrir ce qui se passe dans le crâne et le coeur de mes co-clubbies.
J’aime les sensations fortes, j’aime que la vie soit dense, dans des écrins simples. Parler d’une histoire pour apprendre à se connaître et à comprendre ce monde qui n’existe pas vraiment mais qui est une superposition du monde que je vis, sur celui du monde que les autres vivent, sur celui que l’on dit qui existe, sur celui que l’on dit qui a existé, sur celui que l’on essaye de faire exister est une activité puissante et joyeuse, qui met en mouvement, qui sort de l’apathie, et qui crée du lien.
Bonus non-négligeable, créer un club5 est aussi une réponse-humble pour
Récupérer le Soft Power
Soft Power est un terme anglo-saxon qui pourrait être traduit par Pouvoir Doux et qui désigne la capacité à influencer sans utiliser la violence pour accroître son impact. Le grand champ d’expression du soft power est ce qu’on appelle la culture. Donc les histoires que l’on raconte et comment on les raconte pour influencer les autres.
Les États-Unis et la Corée du Sud utilisent le soft power avec une efficacité redoutable. Des dizaines de millions de personnes qui n’ont jamais été ni aux Etats-Unis ni en Corée du Sud découvrent grâce aux histoires produites par ces dernières comment l’on mange, pense, parle là-bas, et désirent les imiter. Le Soft Power des histoires leur permet de polliniser nos imaginaires et donc d’influencer notre capacité à rêver, à imaginer, et à désirer. Iels prennent de l’importance dans nos vies, iels gagnent en pouvoir avec notre consentement.
Qui contrôle le désir et les imaginaires contrôle le monde.
Or, fun fact, nous sommes toustes actionnaires de ce pouvoir doux ; une culture a besoin d’être dans le haut des esprits pour vivre et se répandre au-delà de son cercle d’origine. Que nous le souhaitions ou non, nous participons à la croissance des soft power, Tout le monde a son mot à dire sur ce qui plaît, ce qui ne plaît pas, ce qui est tendance, si nous ignorons une histoire, elle meurt, si nous participons à la faire vivre, son impact augmente. C’est un moyen de participer non-violent et légal qui peut être activé quotidiennement.
Créer des clubs pour parler en groupe d’une histoire, c’est diriger son temps, son intelligence, et son argent pour solidifier ou diminuer le soft power d’un individu, d’une marque, d’une culture, d’une nation.
N’est-ce pas étourdissant ?
Alors si dans vos envies pour 2026 il y a
ralentir
passer du temps avec des personnes choisies
parler d’autre chose que de soi et de “l’actualité”
changer le monde
lire/voir/écouter des histoires
j’ai une proposition pour vous : créez un club6
Merci d’avoir lu jusqu’au bout, on se retrouve l’année prochaine pour la suite.
Nathalie
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Mon livre, La Méthode Carnet d’Idées est sortie il y a un gros mois maintenant en librairie et je vous remercie pour l’accueil que vous lui réservez mais aussi pour vos messages, c’est à dire la conversation que vous prenez la peine de créer avec moi.
Le 27 janvier de 20h à 22h je lance un nouvel atelier qui s’appelle Partager son travail en ligne, les inscriptions démarrent le 6 janvier. Vous recevrez un mail, mais si vous voulez bloquer la date d’ici là, vous avez l’info.
Si vous recevez cette newsletter pour la première fois, je l’écris seule. Elle contient sans doute des fautes car j’étais très mauvaise en orthographe et en grammaire enfant, et si je m’améliore progressivement, je n’ai jamais réussi à retenir les règles et je ne les comprends pas. Je vous raconte cela parce que j’ai donc failli, comme bon nombre de mes collègues “cancres” abandonner l’idée que ce que j’avais à dire pouvait mériter attention puisque l’enveloppe n’était pas parfaite. Si vous êtes de cette équipe et que vous avez subi moqueries et mauvaises notes, et que l’on a pu suggérer que si vous ne saviez pas écrire sans faire de fautes vous n’aviez sans doute rien à dire ni penser, je vous souhaite pour 2026 de (re)prendre votre espace. Avec ou sans fautes, on a besoin de toutes les voix et prendre sa juste place est aussi une bonne technique pour être heureux.se.
Fin
Une personne cherchant à devenir un super-esprit et se pensant super-intelligente peut se dire aujourd’hui : “Je vais demander à (insérer nom d’une IA) quel essai je devrais lire, puis qu’elle me le résume, et enfin qu’elle m’écrive en un tweet, un post instagram, et un blog post de 3000 mots résumant la théorie centrale dans le style de (insérer nom d’une personne dont le travail va être pilé).” N’est-ce pas le fun ?
L’école des réponses-humbles (pas une vraie école) = je ne crois pas qu’il existe UNE réponse ni UNE personne qui peut tout solutionner. Ce qui implique que chaque réponse proposée va être insuffisante, et qu’elle ne prétend pas être autre chose. Oui, créer un club n’est pas suffisant pour détruire le capitalisme et le patriarcat. Aller en manifestations n’est pas suffisant. Signer des pétitions n’est pas suffisant. Lire des essais n’est pas suffisant. Boycotter des entreprises qui utilisent leur bénéfices pour soutenir des génocides n’est pas suffisant. Mais des milliers de réponses-humbles multiplié par des millions de personnes finissent par transformer des systèmes et des civilisations.
J’ai entendu l’expression “La bataille culturelle” pour la première fois en juillet 2023 en écoutant Corinne Morel Darleux parler lors du festival Les Pluies de Juillet. L’idée présentée par Corinne Morel Darleux et qu’il existe plusieurs fronts de luttes pour transformer nos sociétés, et la culture est un des grands champs de bataille. Je rejoins cette idée. C’est également le titre du livre de Blanche Sabbah, que je n’ai pas lu.
Juste pré-internet en réalité, mais dire “le 18e siècle” faisait plus dramatique et parfois le drame sert la cause
Tout comme faire des lectures en arpentage ou des soirées circulation, soit participer à des moments de prise de parole et d’écoute en horizontalité autour d’une histoire
Ces réunions sont aussi l’occasion pour chacune de ramener à boire et à manger et donc de passer un bon moment, et une fois la discussion autour du livre terminée, les sujets s’ouvrent, les conversations s’étendent, c’est un moment social joyeux.








