Ultramoderne solitude
Tous·tes tout seul·es ?
Hello vous,
La solitude est l’un de mes sujets préférés. J’en ai dédié un chapitre entier dans mon livre, Full Santé Mentale. Souvent je dis qu’elle est le facteur aggravant par excellence de notre souffrance psychique, comme ici pour le média Petite Mu. Il faut savoir qu’aujourd’hui d’après l’OMS, 1 personne sur 6 souffre d’isolement social. En 2025, elle a ainsi officiellement reconnu la solitude comme une menace sanitaire mondiale, avec des effets physiologiques comparables à 15 cigarettes par jour. Et pourtant, nous n’avons jamais été aussi connecté·es. Que se passe-t-il ? Serions-nous entré·es dans une ère où règnent à la fois injonctions à l’hyperconnexion et toute-puissance d’une solitude subie ? Est-ce cela l’ultramoderne solitude ? C’est la question qu’on s’est posée à l’occasion d’un talk que j’animais pour le festival thérapies collectives avec :
L’artiste, poète et perfomeuse Selim·a Attalah Chettahoui
Monique Dagnaud, autrice, sociologue et chercheuse au CNRS.
Le psychiatre Stéphane Mouchabac.
Je vous livre aujourd’hui mon analyse du sujet. Je serai curieuse d’avoir la vôtre en retour en commentaire ou en répondant par email.
Seul·e ou isolé·e ?
Deux minutes, papillon, avant de partir tête baissée dans le sujet, posons les termes. Quelle est la différence entre solitude et isolement ?
L’isolement est un fait.
On peut être isolé·e d’un point de vue géographique, d’où la fameuse expression, vivre en ermite.
On peut l’être car on a moins de 3 ou 4 contacts par semaine.
L’isolement c’est aussi ce qui marque l’inégalité d’accès aux soins : c’est le temps qui nous sépare de la crise de la maladie aux premiers soins prodigués.
La solitude est un ressenti.
C’est une sensation. On peut être entouré·e d’un groupe de personnes tout en se sentant seul·es. On ne sent pas connecté·es aux autres comme si un mur d’incompréhension, une rupture, un rejet nous séparaient d’elleux.
76% des personnes seul·es se déclarent malheureuses.
Les ravages de la solitude chronique sur la santé mentale, santé mentale.fr
Le paradoxe de la connexion digitale
Comment est-ce possible que nous nous sentions si seul·es alors qu’on n’a jamais été aussi connecté·es ? Nos sociétés seraient-elles uniquement communicantes et pas du tout rencontrantes comme l’explique le philosophe Gilles Lipovetsky ?
Tout à fait. Les réseaux sociaux et l’IA n’apportent pas le même bénéfice émotionnel qu’une vraie rencontre In Real Life. Je vous explique pourquoi dans Full Santé Mentale. Voici un extrait ;
Le fait d’entrer en connexion en ligne n’a pas le même impact sur notre bien-être que les rencontres en vrai. Le lien et la notion du temps ne fonctionnent pas de la même manière en ligne et dans la vie réelle car ils sont déconnectés des espaces communs.
L’engagement émotionnel est différent. Par exemple, sur les réseaux sociaux on peut communiquer avec un nombre de personnes plus important, mais on ne partage pas la même expérience de la relation. On vit bien entendu des émotions mais elles s’expriment de manière plus symbolique, avec des emoji, des photos, des filtres ; elles sont moins incarnées et spontanées. Lorsque l’on est en présence de la personne, on rentre en interaction directe, on partage ensemble le même vécu, un langage non verbal, des regards, etc.
La continuité temporelle est différente aussi
La notion du temps est plus fragmentée à distance. Elle est distendue. En présence de quelqu’un•e, l’échange suit le rythme naturel des corps, des silences, des respirations. Les émotions circulent plus lentement, mais plus profondément. On partage le même temps, le même espace, ce qui favorise l’engagement. En ligne, on peut échanger des heures durant sans voir le temps passer mais on se souvient moins bien des interactions ou des discussions. Notre mémoire a besoin de voir, de sentir et de ressentir pour se souvenir. Dans une étude américaine les participant.es qui ont déclaré utiliser les réseaux sociaux deux heures par jour avaient environ deux fois plus de chances de se sentir isolé·es.
On a beau être hyperconnecté, les outils digitaux ne nous font pas vivre la même expérience de la relation que la vie IRL. C’est donc déjà ça l’ultramoderne solitude.
La solitude, forcément un mal en soi ?
Si la solitude a mauvaise presse, c’est car dans notre imaginaire collectif, elle renvoie souvent à la punition (tu vas au coin maintenant !) voire à l’enfermement (la prison, l’hôpital psychiatrique).
La solitude n’est pas non plus perçue de la même manière selon les genres. Les hommes seul·es seraient forcément de grands indépendants, entrepreneurs ou artistes. Pourtant la réalité est bien différente. D’après Monique Dagnaud, les hommes (plutôt cis hétéro) supporteraient moins bien la solitude que les femmes et y seraient davantage exposés. Depuis 1990, la part des hommes qui n’ont pas d’ami proche a été multipliée par cinq, atteignant 15 %, relate Usbek & Rica dans son dernier numéro. Bah oui c’est chaud hein de tout gérer solo (la charge émotionnelle et mentale), n’est-ce pas?
Alors que dans l’imagerie collective, la solitude des femmes est louche. Tu as plus de 30 ans et tu es une femme célibataire? Mmh… Tu dois certainement avoir un problème ou être une femme à problèmes.
Et si reconquérir sa solitude en tant que femme était une voie vers la liberté ? C’est toute la thèse de Lauren Bastide dans son livre Enfin seule. L’autrice nous explique à travers des références historiques et sociologiques hyperfouillées en quoi la solitude choisie pour les femmes peut être une manière de retrouver une chambre à soi pour s’affranchir des diktats sur leurs corps, leurs choix intimes et leur intelligence etc. Elle la conceptualise à travers la notion d’enfinsolitude. Dans son chapitre sur la solitude profonde de la femme au foyer, Lauren Bastide explique que dans les années 70, “les féministes matérialistes comparent la maison à l’usine. D’après la féministe Christine Delphy dans l’Ennemi Principal, le premier mode de production donne lieu à l’exploitation capitaliste. Le second donne lieu à l’exploitation familiale, ou plus exactement patriarcale”.
C’est aussi ce qu’avançait la sociologue Monique Dagnaud : les femmes dans la trentaine rejettent de plus en plus le couple car elle rejette la charge mentale qui va avec, et parfois les violences intraconjuguales.
Et si le choix de la solitude, loin du joug patriarcal, devenait une libération politique ? C’est peut-être aussi ça, l’ultramoderne solitude.
CÔTÉ PILE ET CÔTÉ FACE
Vous l’aurez compris, pour ressentir les bénéfices de la solitude, il faudrait pouvoir la choisir pour éviter de la subir. Spoiler alert, en réalité ce n’est pas donné à tout le monde mais on en parle juste après.
C’est vrai, on a tous·tes besoin de calme et donc de solitude pour nous reposer, nous recharger, certain·es créer, d’autres faire du sport, laisser notre esprit vagabonder. C’est aussi une manière de prendre soin de sa santé mentale. Par exemple, dans ma newsletter sur l’hypersensibilité, j’expliquais que ce trait de personnalité induit un seuil sensoriel plus bas aux sons, aux lumières, aux odeurs, mais aussi aux émotions et aux situations sociales. “La foule est épuisante. Les temps de sociabilité le sont tout autant”. Le besoin de calme et de solitude se fait ressentir de manière prégnante. Une étude, menée pendant les confinements de 2020, démontre que le niveau d’anxiété des personnes hypersensibles n’a pas été altéré par l’isolement social.
Mais lorsqu’on souffre psychiquement, la solitude est pernicieuse, surtout lorsqu’on est en proie à ses démons. Sa médaille possède deux revers. Face A : le repos, l’introspection. Face B : l’enlisement et le repli sur soi. Seul·e notre cerveau chauffé à blanc par nos boucles de pensées nous fait monter dans les tours. Tous nos problèmes sont beaucoup plus gros lorsqu’on passe beaucoup de temps seul·es. La solitude peut matraquer notre monde intérieur et nous mener vers l’addiction ou les pensées suicidaires. Elle nous englue dans notre mal-être. Le·a poète et artiste Selim-a Atallah Chettaoui décrit cette double face de la solitude dans son poème fleuve, Au Pieu paru aux éditions de la Contre-Allée en février 2025,
Game over try again,
les digues cèdent
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again
ça tient
de moins en moins
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again
ça devient de plus en plus le problème
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again
ça
ouvre de plus en plus
le gouffre.
L’ultramoderne solitude c’est un fin équilibre à trouver entre le levier d’introspection et le gouffre qui nous englue.
LA SOLITUDE ABYSSALE
Aussi, je n’ai pas envie de romantiser la solitude car on n’est vraiment pas tous·tes égaux·les face à elle. Elle est vraiment plus violente envers les personnes vulnérables. Si on a commencé à parler de santé mentale au moment du COVID c’est car nous nous sommes retrouvé·es coupés·e du monde, esseul·ées face à nos souffrances. La solitude imposée par cette pandémie a frappé plus durement les personnes précarisées et les jeunes générations. Si pour ces dernières, leur capacité à relationner est plus compliquée aujourd’hui c’est parce qu’être coupé·es de toute socialisation entre 15 et 25 ans, c’est passer à côté de moments de vie structurants pour l’identité. Cette d’ailleurs à période-là, nos troubles psychiques se développent. C’est pourquoi le COVID a laissé des marques importantes dans la manière de relationner des jeunes générations.
Résultat : En France un·e jeune sur deux se sent seul·e d’après la dernière campagne de Nightline contre seulement 7% des plus de 65 ans. J’adore leur dernière campagne de sensibilisation. Pour briser la boucle de la solitude subie, appelez Nightline ! Elle met à disposition des étudiant·es en détresse psychique une ligne téléphonique nocturne.
La solitude frappe aussi plus durement la communauté LGBTQIA+ et les personnes racisées. 33% des personnes contre 16% des hétérosexuel·les. Aussi 30% des minorités noires ont une santé mentale passable au Canada (on n’a pas de chiffres détaillés en France). Coucou le déni d’existence. C’est lui, le dénominateur commun de cette solitude violemment subie.Je vous en parle (encore je sais) dans Full Santé Mentale. Il naît du rejet que l’on vit à travers le regard (et de plus en plus les gestes) de l’autre. Notre besoin fondamental d’être vu•e, reconnu•e, accueilli•e tel•le que l’on est, est nié. Il engendre souvent un sentiment de honte : on se sent invisible, inutile ou indigne à tel point que l’on peut croire qu’on ne mérite pas de vivre. On se met à se nier soi-même en raison des violences de notre entourage et des discriminations générées par nos sociétés racistes, psychophobes et validistes.
Bienvenue dans ce que la sociologue Monique Dagnaud appelle la solitude abyssale. C’est celle solitude qui nous fait nous ressentir rejeté·es par le monde que nous regardons mais qui lui ne nous regarde jamais en retour.
Donc finalement pour moi l’ultramoderne solitude c’est surtout le cumul des vulnérabilités sociales, économiques et relationnelles.
Arrivé·es à ce stade de votre lecture, vous avez ma vision de l’ultramodernes solitude. Comme d’habitude avec moi, ce n’est ni noir ni blanc, c’est une question d’équilibre. Mais sachez que malgré tout ce que vous ressentez, vous n’êtes pas seul·e, oser en parler c’est un premier pas pour aller mieux. Vous avez certaines de nos ressources dont les lignes d’écoute en pied de page de cette newsletter, sur notre compte Instagram et dans Full Santé Mentale où j’ai référencé l’intégralité des structures pertinentes en fonction de vos besoins. Je vous en livre aussi quelques-unes juste après.
Apprendre à repérer quand l’isolement devient toxique
Mes tips dans Full Santé Mentale
Vous développez une dépendance à l’alcool, à la drogue ou aux jeux vidéo pour vous évader ou faire passer le temps.
Vous êtes de moins en moins confiant.es dans vos interactions sociales :
Vous relisez 15 fois vos textos avant de les envoyer ;
Vous évitez certaines activités, car cela implique que vous soyez en lien avec les autres et vous ne supportez pas leurs regards ;
Vous ne parvenez plus à faire ce qui était pourtant anodin dans votre quotidien avant, comme faire les courses, aller au sport, : prendre un rendez-vous médical par téléphone, commander un café
Vous n’avez parlé à personne de vive voix depuis une semaine.
Au-delà des interactions sociales, vous vous sentez déprimé•e et ne parvenez plus à faire des choses simples du quotidien, comme prendre une douche, sortir du lit, vous alimenter correctement, etc.
OCTROYER DU TEMPS À VOS AMITIÉS
Quoi de mieux que nos ami·es pour briser un sentiment de solitude subie ? Selon une publication de l’Université d’Oxford présentée par Usbek & Rica, le cercle amical intime d’un adulte se compose en moyenne de 5 personnes et se réduit de moitié lorsqu’un partenaire entre dans l’équation. Et si on remettait l’amitié au cœur de nos vies. Je vous invite à écouter notre dernier podcast.
En partenariat avec
Cette édition est en partenariat avec VOXE. Pourquoi ? Car parfois on peut aussi se sentir seul·e face à l’avalanche d’informations qu’on reçoit. Comment garder un œil attentif sur l’actualité sans avoir le sentiment de la subir ? C’est simple, abonnez-vous à la newsletter de VOXE. Tous les matins, La Quotidienne pimente vos tartines et muscle votre cerveau, gratis.











Merci beaucoup pour votre partage. Si j'écris que nous ne sommes pas seul.es c'est que j'aime à croire que nous aurons toujours une oreille attentive pour nous écouter dans la pénombre d'une solitude subie. Et en tant que fondatrice d'un média de prévention sur la santé mentale j'ai aussi à cœur de rappeler les ressources qui existent pour briser l'isolement psychique. J'espère que vous trouverez la vôtre.
Pour ce qui est de la santé mentale des hommes, loin de moi l'idée de la moquer, notre série de newsletter sur le sujet écrite par Irvin Briand pourrait d'ailleurs vous plaire.
Article très riche. Merci pour ça. Quelques remarques : il y a la part de besoin de solitude pour se ressourcer mais peut être pas vraiment d'allusion au besoin de solitude pour penser pour ceux chez qui mille idées viennent à la minute. Peut être aussi un peu de sarcasme à l'égard des hommes et la charge mentale...Pas toujours agréable lorsqu'on est un homme, sensible, papa solo mais bref. C'est surtout la conclusion qui, à titre personnel, n'arrive pas à résonner. Lorsqu'il est dit "vous n'êtes pas seul"...Et bien si, même entouré, même avec des thérapeutes on reste parfois seul à s'enfoncer.