Hors la loi
De la conquête de l'Ouest aux audiences préliminaires de Luigi Mangione : la bataille du vivre ensemble
Egun on,
mercredi, j’ai fait visionner à mes étudiant·es de première et deuxième années un film de Kelly Reichardt qui s’intitule Meek’s Cutoff.
Meek, c’est le nom du trappeur qui guide un groupe d’immigrants américains à travers un soit-disant raccourci (le Cutoff en question) pour atteindre l’Oregon. Le groupe est composé de trois couples qui représentent la horde de colons qui s’est lancée à la conquête de l’Ouest. Les Tetherow sont en quête d’espace et de terres à cultiver, les White sont des missionnaires qui viennent répandre la bonne parole, quant aux Gately, ils souhaitent faire du commerce pour devenir riches, sur les traces de John Jacob Astor, un baron voleur qui devint le premier millionnaire des États-Unis et établit la dynastie du même nom.
Le film se déroule en 1845, un an avant une supposée irrépressible marche vers l’Ouest qui durera jusqu’en 1869. La fiction se présente comme un moment charnière, celui où la ruée vers l’Ouest devient non seulement une entreprise d’aventuriers, mais celle de familles prête à arracher leur bout du rêve américain à ces terres considérées comme sauvages.
Le cinéma de Kelly Reichardt est caractérisée par son minimalisme. Si, à l’époque, les convois qui se dirigeaient vers l’Oregon pouvaient compter jusqu’à des centaines de personnes, ici, ils ne sont que huit, trois couples, un enfant et leur guide. La puissance du cinéma de Reichardt vient de sa capacité à transformer ce petit groupe en un échantillon témoin de ce qui unit l’Amérique : des croyances et des peurs.
La première de ces croyances, c’est la “destinée manifeste” (Manifest Destiny) qui veut que la nation américaine aurait pour mission divine une expansion civilisatrice vers l’Ouest. Cette croyance vient des pélerins puritains arrivés sur le Mayflower en 1620 qui la tire d’un argument biblique. Ainsi la Genèse intime « Quant à vous, soyez féconds et multipliez-vous, répandez-vous sur la Terre ». Un armement démographique circa 17e qui est constamment réadapté pour servir une politique économique expansionniste et impéraliste. Bien sûr la destinée en question ne concerne que les blancs chrétiens, les seuls qui soient considérés comme des sujets.
Kelly Reichardt vient questionner cette croyance avec tout ce qu’elle recèle de suprémacisme blanc. Le film le montre par touches sensibles dans un western du quotidien qui, plutôt qu’une conquête de l’ouest, montre une errance, celle d’une communauté reliée par son aspiration à une vie meilleure pour eux, quelle qu’en soit le prix pour les autres : autochtones, esclaves ou animaux.
Les femmes sont les premières à souffrir de cette destinée qui tarde à se manifester. Plusieurs historiennes, dont Lilian Schlissel, en se penchant sur les journaux des colons femmes qui ont traversé le continent ont montré que, contrairement aux hommes, celles-ci ne voyaient pas cette traversée vers l’Ouest et l’Oregon notamment comme une forme de libération. Leur domination était exacerbée par des conditions de vie plus en plus dures. Le culte de la domesticité, dans des déserts où l’eau devait être rationnée, était réduit à un rituel sacrificiel sans les avantages qu’était censées récolter ces anges du foyer - une maison, un statut, une forme de reconnaissance et de sécurité-. Paradoxalement, la traversée vers l’Ouest se traduisit par un pouvoir plus fort des femmes qui survécurent au passage. Ainsi, les tâches devenaient moins genrées pour permettre à tout le monde de survivre. Les femmes devaient à la fois trouver du bois pour le feu, s’occuper des boeufs, faire la vaisselle, s’occuper des enfants, mais aussi savoir tirer pour se défendre des attaques des redoutées “indiens” comme Meek les appelle dans le film. Le film insiste sur leur solitude et la dureté de leur condition tout en signalant leur profond racisme quand celles-ci mécontentes de leur sort, se plaignent d’être traitées comme des esclaves. La cinéaste ne cherche pas tant à nous faire éprouver de la compassion qu’à questionner le prix à payer pour avoir plus, et la volonté de se différencier de celleux qui ont moins.
Conquérir, c’est se perdre
Ces colons sont aussi perdus que nous, spectateurices, qui n’avons aucun point de repère dans ces paysages sans fin. Le guide, Meek, un trappeur arrogant perd la confiance des femmes avant celle des hommes, énamourés de cet Ouest mythique, et ce malgré les récits effrayants qu’ils offrent des risques encourus si le convoi venait à rencontrer des Nez-percés ou autres autochotones. Glenda Riley nomme ce fantasme “Le spectre du sauvage”. Dans l’article éponyme, elle souligne le décalage entre le fantasme des attaques possibles et leur réalité -à savoir la rareté de ces attaques-.
Quand Emily Tetherow, interprétée par Michelle Williams, croise la route d’un membre de la tribu des Cayuses, l’équilibre du film et de la communauté bascule. Si certain·es sont effrayé·es par l’homme qui refuse de parler une fois capturé, d’autres, comme Emily, en viennent à la conclusion que si une personne peut les mener à une source d’eau potable, c’est bien le Cayuse dont c’est la terre, et non Meek, qui s’auto-convainc à défait de convaincre les autres à base de grands discours qu’il “[fait] partie de cette terre, [qu’il la] connait comme [sa] poche…”
Emily tente de communiquer avec le prisonnier. Elle lui apporte à boire et à manger, elle va même jusqu’à réparer l’un de ses chaussons, mais Kelly Reichardt ne cherche pas à la dépeindre comme une bonne Samaritaine. C’est une femme avisée et pragmatique. Il en va de même pour les Gately qui offrent une couverture au prisonnier en échange de son aide pour chercher de l’eau, déclarant en bon apôtres du libéralisme : “l’échange, c’est sur cela que ce pays est fondé !” oubliant qu’il n’y a pas de libre-échange si l’une des parties n’est pas libre. Si le Cayuse semble accepter, personne n’est certain qu’il mène le convoi vers son salut.
Le film se termine sur la découverte d’un arbre, espoir d’un Eden à venir. A travers le feuillage, la caméra suit le regard d’Emily, fixé sur le Cayuse. Sa silhouette solitaire, détachée de la communauté, devient son seul espoir dans la dernière image du film. Si Meek a essayé de monter les colons contre le Cayuse - une manière de faire communauté- c’est le besoin d’être sauvé qui l’a emporté. Mais pour combien de temps ?
L’image est d’autant plus troublante que le gouvernement des États-Unis va s’employer à détruire les Cayuses deux ans après les événements racontés dans le film. En 1847, les Cayuses massacrèrent une douzaine de missionnaires à la tête desquels se tenait le Dr. Whitman car il soupçonnait celui-ci de vouloir empoisonner les autochtones qui venaient se faire soigner en les exposant à la rougeole. Si les Cayuses mouraient par centaines, les colons, déjà exposés au virus, survivaient en majorité. Les Cayuses accusèrent notamment le docteur et missionnaire de les exterminer pour pouvoir mieux s’emparer de leurs terres et les transformer en terres agricoles. En réponse à ce massacre le gouvernement déclara officiellement l’Oregon comme territoire, le préambule à devenir un état officiel et ce, pour protéger les colons blancs, au prix de la vie des autochtones, considérés comme menace à la réalisation de la destinée manifeste du pays.
Le film peut s’apprécier sans ce contexte historique. L’étrangeté du Cayuse ne fait que ressortir l’étrangeté du groupe qui paraît grotesque dans ces paysages peu accommodants. Les femmes sur laquelle la caméra de Kelly Reichardt s’attardent restent les collaboratrices de la domination exercée par le colon sur une terre qu’il s’approprie sans autre justification qu’un fait divin. L’histoire se répète à travers le temps et les continents, avec toujours l’excuse ultime, celle de protéger les siens, celle de vouloir vivre, prendre et d’en avoir les moyens et donc le droit.
Cette question du droit de prendre, du droit du plus fort s’est posée à moi sous un autre jour la semaine dernière à l’occasion des audiences préliminaires du procès de Luigi Mangione. J’ai eu l’occasion d’échanger avec la journaliste Lamis Djemil pour France info. L’article est en accès libre. Voici une version non condensée de ce que j’ai partagé avec la journaliste à ce sujet.
Le visage pour qui furent lancés mille memes
D’abord, un rappel des faits : Luigi Mangione est présumé coupable d’avoir assassiné le PDG d’United HealthCare, Brian Thompson, le 4 décembre 2024 alors que celui-ci se rendait à l’assemblée générale des actionnaires pour leur annoncer les profits que l’assurance santé avait réussi à faire sur le dos des personnages âgées, des malades chroniques… bref, de leurs client·es. Luigi Mangione est allé se réfugier à Altoona, en Pennsylvanie où une employée du McDonalds l’a dénoncé et où il a été arrêté le 9 décembre et son sac à dos fouillé et ce, sans mandat de perquisition. Il plaide non coupable.
Vous vous rappelez peut-être des réactions de confusion de la part des médias traditionnels quand l’assassinat a eu lieu en plein New York et que la culpabilité probable de Luigi Mangione a émergé.
La peur : des assassinats en pleine rue, à New York, en 2024 ?
La peur au carré : internet s’empare de l’événement, mais défend le présumé assassin
La peur au cube : mais… pourquoi les gens ne sont pas d’accord avec nous, leaders d’opinion, les médias ?
Le meurtre de Brian Thompson, quasi un mois après l’élection de Donald Trump à la présidence, s’est apparenté à un coup du lapin pour la communauté des riches-et-fier·es-de-l’être et un coup d’énergie à la communauté digitale qui a utilisé ses talents de pop-culturistes pour célébrer Luigi Mangione héros digital dont le visage, à l’instar de celui d’Hélène de Troie, fit lancer non pas mille navires, mais bien mille memes.
De ces memes, tweets et autre commentaires, et avec un an de recul, voici ceux qui m’ont le plus marquée.
La référence à Nintendo
La version des Simpson - l’absorption de l’événement dans un classique américain

Le point Ryan Murphy où l’accélération du True Crime, et la fictionnalisation du crime supposé.

La crise intergénérationnelle, miroir de la crise entre médias traditionnels et réseaux sociaux
Burger King qui continue sa “guerre” des réseaux sociaux avec McDonalds, Luigi Mangione en ingrédient du jour
Le point Donald Trump
Les clichés sur les italo-américains


Même Bob l’éponge a été convoqué

Et un petit tacle au racisme de J.K. Rowling (Remember Cho Chang)
Cette effusion vient illustrer la plasticité de Luigi Mangione, figure malléable et fascinante dont l’affiliation politique peu claire, l’origine sociale et les motivations ont permis de faciliter cette réaction en chaîne. Ni révolutionnaire d’extrême gauche, ni membre MAGA, c’est parce qu’il n’est rien qu’il devient tout sur les écrans de nos téléphones, tablettes et ordinateurs. A la fois bouc émissaire, mais aussi icône, Luigi Mangione est un objet politique et poétique qui vient pointer du doigt un problème qui touche toustes les Américain·es
Quand, le 4 décembre 2024, Brian Thompson est assassiné, on retrouve aux côtés de son cadavre des douilles gravées “Delay, Deny, Depose” ou “Retarder, Refuser, Destituer/ Détrôner”. Les deux premiers mots font référence au best-seller de Jay M. Feinman, un juriste américain spécialisé en droit des assurance. Dans son essai intitulé Delay Deny Defend, ils démontrent dans tout le secteur de l’assurance, pas seulement celui des mutuelles, les machinations et manigances menées pour refuser tout remboursement.
Sous la direction de Brian Thompson, le taux de refus de remboursement chez UHC est passé de 10,9% en 2020 à 22,7% en 2022. En pleine crise du COVID, les chiffres peinent à décrire une réalité de non prise en charge qui rend les patient·es encore plus malades en les obligeant à retarder les soins ou à s’en passer. En novembre 2024, ProPublica avait relevé l’usage d’algorithmes pour réduire la prise en charge de soins psychiatriques notamment. En mai 2025, le Guardian révèle que l’assureur payait des employés en maisons de retraite pour que ceux-ci retardent les transferts vers les hôpitaux, et ce, pour être plus rentable car un patient qui meurt coûte moins cher qu’un patient hospitalisé. Ajoutez à cela que c’est l’assurance santé publique, à savoir Medicare, qui payait United HealthCare pour gérer les soins à ces personnes âgées et le tableau devient encore plus sordide.
En 2023, Brian Thompson a reçu un bonus de 10,2 Mds de dollars pour bons et loyaux services. Le prix de la santé mentale de ses assuré·es et celui des conditions dégradées de fin de vie des personnes âgées qui se croyaient couvertes par Medicare. La troisième douille de la balle portait le mot Depose ou Destituer/ Détrôner. Ici, l’assassin agit comme un révolutionnaire qui vient destituter les rois, mais ceux-ci ne viennent plus d’Angleterre, les nouveaux rois ce sont les PDG qui règnent sur les corps des Américains. Six mois avec les manifestations “NO KING”, l’assassin semble poser ici un signe.
Coupable ou pas, Luigi Mangione s’est retrouvé au croisement de la crise du secteur de la santé et de la culture numérique. Son sens de la mise en scène fait écho à d’autres hors-la-loi avant lui qui se battaient contre le gouvernement et les puissants tout en sachant communiquer. Jesse James - un ancien confédéré et suprémaciste blanc- laissait des communiqués de presse sur les lieux de ces attaques, il écrivait aussi des lettres aux éditeurs de journaux du Sud pour défendre ses positions. L’assassin de Brian Thompson n’a même pas eu besoin de ça. Trois douilles gravées, un sac de billet Monopoly comme un gag qui soulignait aussi le jeu de la spéculation - ici celle d’United HealthCare sur les corps- et internet était prêt à s’enflammer.
Cela a été discuté depuis, le choc des médias traditionnels face aux réactions des réseaux sociaux a souligné le décalage entre la classe dominante servie par ces médias (que ce soit New York Times pour les libéraux ou Fox News pour le mouvement MAGA) et une bonne partie de la population qui choisit les réseaux sociaux et leur viralité pour exprimer une forme de liesse cathartique qui n’avait pas tant à voir avec la mort d’un homme, mais plutôt avec le fait qu’une personne avait décidé de se venger d’une violence structurelle qui, pour être sans visage, n’en était pas moins réelle.
Luigi Mangione a mis un visage, le sien, sur la communauté de celleux qui subissent les conséquences de la privatisation de la santé.
Le fait que Pam Bondi, la procureure générale des États-Unis (l’équivalent de notre ministre de la Justice) a demandé la peine de mort pour Luigi Mangione ne fait qu’attiser le feu de la communauté qui s’est créée autour du présumé coupable. Car, en réalité, personne ne se soucie de Luigi Mangione, à part ses proches, car personne ne le connaît. S’il permet de créer une communauté, c’est justement car il est une coquille sur laquelle il est aisé de projeter un fantasme de Robin des bois et ainsi de se réjouir de ce que l’on perçoit du meurtre supposé et non des véritables motivations du meurtrier. Que Luigi Mangione soit photogénique, presque trop beau pour être vrai, ajoute au sens d’irréel de l’événement, même un an après.
Mais le problème des icônes, que celles-ci soit des CEO de la tech, des présidents hallucinés ou des présumés meurtriers sosie de Dave Franco, c’est qu’en focalisant nos regards, elles nous empêchent de nous regarder, de prendre le temps de nous observer les uns les autres et de nous reconnaître. Dans la fascination extrême pour Mangione, il y a une forme d’excitation vide qui, en passant par l’humour et le meme, ne crée pas pour autant une énergie durable. Ici, l’écran qui porte Mangione aux nues est un écran qui sépare autant qu’il unit.
Un an après la mort de Brian Thompson - qui était suspecté de délit d’initié, un délit qui entachait quelque peu son image de bon père de famille- United HealthCare se porte toujours bien et le gouvernement de Donald Trump continue à démanteler Medicare.
Ni saint, ni martyr, ni révolutionnaire, Luigi Mangione, présumé innocent, a un mérite, celui de nous obliger à confronter notre rapport à la violence pour faire et défaire nos communautés.
Laster arte,












J'ai oublié d'écrire ici pour dire que j'avais vraiment bien aimé ta newsletter notamment la partie sur Luigi Mangione que j'ai dévoré avidement (avec beaucoup de rire sur le commentaire sur dave franco et luigi mangione)