Christine de Pizan, Jeanne d’Arc dans Jeanne d’Arc, chronique rimée, 1865
1
Je, Christine, qui ay plouré
Unze ans en abbaye close
Où j’ay toujours puis demouré
Que Charles (c’est estrange chose !),
Le filz du roy, se dire l’ose,
S’en fouy de Paris, de tire,
Par la traïson là enclose :
Ore à prime me prens à rire.
2
A rire bonement de joie
Me prens pour le temps, por vernage
Qui se départ, où je souloie
Me tenir tristement en cage ;
Mais or changeray mon langage
De pleur en chant, quant recouvré
Ay bon temps. ......
Bien me part avoir enduré.
3
L’an mil quatre cens vingt et neuf,
Reprint à luire li soleil ;
Il ramene le bon temps neuf
Que on [n’] avoit veu du droit œil
Puis longtemps ; dont plusieurs en deuil
Orent vesqui. J’en suis de ceulx ;
Mais plus de rien je ne me deuil,
Quant ores voy [ce] que je veulx.
4
Si est bien le vers retourné
De grant duel en joie nouvelle,
Depuis le temps qu’ay séjourné
Là où je suis ; et la très belle
Saison, que printemps on appelle,
La Dieu merci, qu’ay desirée,
Où toute rien se renouvelle
Et est du sec au vert temps née.
