C'est une histoire à l'atmosphère kafkaïenne. Un joueur de football professionnel qui voit son identité usurpée par un homme parti, au milieu des années 2010, en Syrie, alors que l'organisation terroriste de l'État islamique accueille à bras ouverts les candidats au djihad venus du monde entier. C'est, en résumé, l'affaire qui encombre la vie d'Éric Bauthéac, l'ancien attaquant de Dijon, Nice et Lille, et qu'il vient de dévoiler, il y a quelques jours, dans les colonnes du journal le Bien Public.
Pour lui, les ennuis commencent à l'automne 2017 lorsqu'il s'apprête à quitter la France pour rejoindre les rangs du Brisbane Roar Football Club, basé sur la côte est australienne, au nord de Sydney. Le Lion, emblème de cette équipe, qui évolue en A League - l'élite locale -, n'a pas encore eu le temps de rugir aux exploits de l'attaquant de poche, formé à Saint-Étienne, que son nom revient aux oreilles des services de sécurité de l'île-continent.
Pour les spécialistes locaux de l'antiterrorisme, le nom de Bauthéac est associé à celui d'un terroriste présumé, fiché par leurs homologues français de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). « Je me suis rendu compte qu'il y avait un problème quand j'ai voulu partir en Australie, confie le joueur, qui vient de finir champion de Chypre avec l'Omonia Nicosie, le club dans lequel il évolue depuis l'été 2019. J'ai déjà dû attendre un certain temps pour obtenir un visa. En arrivant sur place, j'ai fait l'objet d'un contrôle de plusieurs minutes après avoir présenté mon passeport. »
« Que la photo du vrai Bauthéac ait été enregistrée dans cet album (des présumés dihadistes français) reste inexplicable »
Un ancien membre d'un service de lutte contre le terrorisme
Selon nos informations, l'identité d'un certain Vincent Bauthéac a figuré dans l'album photo - établi par la DGSI -, des Français partis rejoindre les rangs des factions armées en guerre contre le président Bachar el-Assad. Et notamment ceux de l'État Islamique. Pour Éric Bauthéac, dont le deuxième prénom est Vincent, l'affaire a pris une tournure encore plus improbable lorsque sa propre photo est venue illustrer l'identité du djihadiste présumé auteur de cette usurpation dans le fameux album de l'antiterrorisme français. Une « simple erreur » pour certains. Une « vraie connerie » pour d'autres. « Le fait que la photo du vrai Bauthéac ait été enregistrée dans cet album reste inexplicable, confie un haut fonctionnaire qui a été en poste dans un service de lutte contre le terrorisme. Normalement, il y aurait dû y avoir celle de son usurpateur. Là-dessus, je n'ai pas d'explication. »
Toujours selon nos informations, ce cliché était positionné à la 112e place dans cette galerie de portraits de djihadistes français présumés qui en a compté 260 au cours de l'année 2013. Cette photo a finalement été retirée - « assez rapidement », dixit une source policière -, après la transmission de la carte nationale d'identité (CNI) éditée au nom du faux Éric Bauthéac, à Limoges en 2010.
« La police allemande m'a interdit de quitter l'aéroport en attendant ma correspondance »
Éric Bauthéac, attaquant de l'Omonia Nicosie
C'est en 2017 que les enquêteurs de la DGSI ont obtenu la véritable identité de celui qui se faisait jusqu'alors passer pour le joueur : un certain Mohamed N., né en Algérie en mars 1987. « Lorsque ce ressortissant algérien a été identifié, plusieurs fiches de signalement ont été émises afin qu'il ne puisse pas entrer sur le territoire national, révèle une source proche de la DGSI. Son nom a été inscrit dans le fichier des personnes recherchées (FPR) et il a été également précisé qu'il était détenteur d'une CNI établit frauduleusement au nom d'Éric Bauthéac. Nous avons également indiqué qu'il convenait de ne pas inquiéter le véritable Bauthéac. »
« C'est hyper contraignant et dommageable pour lui (le vrai Bauthéac) Mais, tant que l'usurpateur n'aura pas été neutralisé, il est difficile de lever l'attention sur le fait qu'il utilise l'identité d'Éric Bauthéac »
Un haut fonctionnaire en poste à la DGSI
Malgré ces consignes, Bauthéac, qui a déposé plainte l'année dernière, est toujours ennuyé. « Quand je suis revenu en France depuis Chypre, j'avais une escale à Francfort, détaille celui qui a disputé 172 matches en Ligue 1. Là encore, j'ai perdu près d'une heure, afin qu'ils vérifient mon identité. Ensuite, la police allemande m'a interdit de quitter l'aéroport en attendant ma correspondance, prévue le lendemain. »
« C'est hyper contraignant et dommageable pour lui, admet un haut fonctionnaire en poste à la DGSI. Mais, tant que son usurpateur n'aura pas été neutralisé, il est difficile de lever l'attention sur le fait qu'il utilise l'identité d'Éric Bauthéac. On sait qu'il est passé en Syrie et rien ne nous démontre qu'il est décédé. »

