R. franc. Sociol, XII, 1971, 295-334
Pierre
Genèse et structure du champ religieux
« L'homme, disait Wilhelm von Humboldt, appréhende les objets principalement — en fait, on pourrait dire exclusivement puisque ses sentiments et ses actions dépendent de ses perceptions — , comme le langage les lui présente. Selon le même processus par lequel il dévide le langage hors de son être propre, il s'enchevêtre lui-même en lui; et chaque langage dessine un cercle magique autour du peuple auquel il appartient, un cercle dont on ne peut sortir qu'en bondissant dans un autre » (1) . Cette théorie du langage comme mode de connaissance que Cassirer a étendue à toutes les « formes symboliques » et, en particulier, aux symboles du rite et du mythe, c'est-à-dire à la religion conçue comme langage, s'applique aussi aux théories et, en particulier, aux théories de la religion, comme instruments de construction des faits scientifiques : tout se passe en effet comme si l'exclusion des questions et des principes qui rendent possibles les autres constructions des faits religieux faisait partie des conditions de possibilité implicites de chacune des grandes théories de la religion (qui, on le verra, peuvent toutes être situées par rapport à trois positions symbolisées par les noms de Marx, Weber et Durkheim). Pour sortir de l'un ou l'autre des cercles magiques sans tomber simplement dans un autre ou sans se condamner à sauter indéfiniment de l'un à l'autre, bref, pour se donner le moyen d'intégrer en un système cohérent, sans sacrifier à la compilation scolaire où à l'amalgame éclectique, les apports des différentes théories partielles et mutuellement exclusives (apports aussi indépassables, en l'état actuel, que les antinomies qui les opposent), il faut tâcher de se situer au lieu géométrique des différentes perspectives, c'est-à-dire au point d'où se laissent apercevoir à la fois ce qui peut et ce qui ne peut pas être aperçu à partir de chacun des points de vue.
Traitant la religion comme une langue, c'est-à-dire à la fois comme un instrument de communication et comme un instrument de connaissance ou, plus précisément, comme un medium symbolique à la fois structuré (donc justiciable d'une analyse structurale) et structurant, au
(1) Humboldt (W. von). Einleitung zum Kawi-Werk, VI, 60, cité par E. Cassirer, in « Sprache und Mythos », Studien der Bibliothek Warburg, Leipzig, VI, 1925, reproduit in Wesen und Wirkung des Syvnbolbegriffs, Darmstadt, Wissenschaft- liche Buchgesellschaft, 1965, p. 80.
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