Original - Concours - Foire Exotique
Puisqu'il se trouve que j'ai cette année aussi participé au Concours Plume & Partitions des Semaines Musicales de Quimper, avec - à mon avis - un texte moins mauvais que le précédent, je le poste ici. Le thème était "l'Autre".
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« Le quinze du mois prochain… Le quinze du mois prochain… Le roi… Il va venir à la foire… Veut des thauriens pour la guerre… Voir les nouvelles créatures… Le roi Luriel IV le Veuf… Le reclus va sortir de son palais… »
Voilà ce qui se murmure depuis quelques semaines dans les allées de la Foire Exotique de la Landavie, le pays le plus riche et influent du monde connu : Talàfin.
A Salinya, la capitale de Talàfin, chaque premier jour du cinquième mois de l’année, les marchandises, préparées par les compagnies de commerce habilitées à participer à la Foire Exotique nationale, sont emmenées sur la place de la Foire. Chaque compagnie a droit à une zone d’exposition de taille proportionnelle à son importance. L’une des plus petites zones d’exposition appartient à Corto Tavarès, un petit noble à la fois dirigeant de sa compagnie de commerce et capitaine du seul navire la composant : la Tavelière.
Le capitaine Corto n’a certes pas une compagnie très développée, mais ses relations avec le plus grand clan de chasseurs lui ont permis cette année de ramener, en plus de magnifiques spécimens de thauriens, des êtres quasi-insaisissables : les hùracans. On pense que c’est la curiosité qui a décidé le roi Luriel à sortir de son château, qu’il ne quittait pourtant plus depuis la mort de sa femme.
***
Morgan, le nouvel apprenti du charpentier de la Tavelière, avait encore été appelé pour réparer l’enclos des thauriens. Ces créatures étaient certes de très bonnes bêtes de charge, voire de guerre, mais elles étaient aussi très froussardes. Mignonnes, à leur manière de copies poilues et violettes de trolls des forêts mal dégrossis, mais Morgan en avait un peu assez de les voir démolir les enclos qu’il construisait avec son maître, à chaque fois qu’une petite souris avait le malheur de passer un peu trop près. Morgan se demandait parfois comment vivaient les thauriens dans leur pays d’origine, s’ils étaient si froussards. Le jeune homme n’avait été embauché que peu de temps auparavant, il n’avait donc pas participé au voyage commercial.
Après un petit détour par le cabanon où Manoé, son maître, et lui rangeaient leurs outils, Morgan se rendit à l’enclos des thauriens. Comme à son habitude, il s’approcha le plus discrètement possible de la barrière, mais comme toujours, le plus vieux des mâles le remarqua et accourut vers lui. Morgan lui ébouriffa les poils du dessus de la tête, tout en murmurant :
« - Alors mon grand, comment ça va ? Les visiteurs ne vous ont pas trop embêtés ? » . La bête ronronna avant de se retourner pour se faire gratouiller le cou ; « Vous avez encore détruit l’enclos, hein ? C’était une souris ? Ou un mulot, peut-être… Tu veux bien demander à tes copains de s’éloigner, que je répare vos bêtises tranquillement ? »
Le thaurien releva sa tête pour le fixer de son regard trop dissipé pour être celui d’un humain, mais trop intelligent pour être celui d’un animal. La bête resta se faire papouiller un petit moment encore, puis se redressa sans prévenir et gambada jusqu’à l’autre bout de l’enclos, entrainant ses semblables avec elle. Morgan soupira en songeant que le roi voulait faire de ces êtres pacifiques des machines de guerre, puis se mit au travail. Ce ne fut pas long : la barrière était à peine endommagée, mais tout devait être parfait, ordre du capitaine.
***
Morgan déambulait dans les allées de la Foire Exotique, à la recherche de l’enclos que le roi avait fait réserver au capitaine Corto pour les hùracans. Il passait entre les étals croulants sous les épices aux odeurs puissantes et inconnues, les fruits aux formes et couleurs inhabituelles, en goûtait quelques uns, par-ci, par-là, s’étonnait de trouver des fruits salés, des épices au goût de fleur. Le jeune homme essaya aussi plusieurs couvre-chefs, traditionnels pour les peuples qui les portent, mais totalement loufoques pour lui. Avait-t-on idée de se mettre des plumes sur la tête ? C’était dans les oreillers qu’elles devaient être !
L’apprenti était tellement absorbé par toutes ces choses inconnues qu’il finit par se perdre du côté des étoffes fines. Il arrêta une grand-mère pour lui demander son chemin, puis repartit en suivant ses indications. Trois heures plus tard, il était encore plus égaré qu’auparavant.
« -La peste soit des grands-mères séniles et de mon ridicule sens de l’orientation ! », jura-t-il, arrêté entre une cagette de volatiles colorés, bruyants et puants et un étal de fromages. Morgan sursauta en entendant un des oiseaux piailler d’une voix stridente :
« -Grand-mère séniiile ! Grand-mère séniiile ! Peste ! Orientation riiidicuuuule ! Grand-mère séniiiiile ! »
Le jeune homme fixa ces drôles d’oiseaux d’un air méfiant, puis s’éloigna prudemment, jusqu’à sentir des odeurs de fromages oubliés dans un placard humide pendant des mois. Il grimaça : ces fromages étaient peut-être faits avec le lait d’animaux vivant à l’autre bout de la planète, mais ils avaient bien la même odeur que les fromages locaux. Morgan se boucha peu discrètement le nez, puis s’éloigna le plus vite possible de l’horrible odeur.
Il erra encore un bon moment dans la Foire Exotique, avant de trouver enfin ce qu’il cherchait en quittant, trois heures plus tôt, l’auberge où logeait l’équipage de la Tavelière : les hùracans. Ou plutôt un hùracan. Un petit hùracan, encore plus jeune que le plus jeune des mousses de l’équipage, d’après la plaque fixée sous sa cage : « Race : Hùracan. Age : 8 ans. Nom : Enyeto. » Morgan ne comprenait pas qu’un être si jeune ait été capturé, et surtout mis en cage. Le petit leva un regard vaguement intéressé vers Morgan, lorsque celui-ci s’approcha de la cage, puis fixa son regard au sol, qu’il se mit à gratter de ses petits doigts griffus.
Morgan l’observa un instant, cherchant ce qu’il pouvait y avoir de dangereux chez un être si chétif. L’enfant était recroquevillé sur lui-même, ses cheveux blancs étaient complètement emmêlés et il n’avait qu’une chemise trop grande pour couvrir sa peau d’un bleu aigue-marine. Ses yeux – rouge écarlate pour l’un et doré pour l’autre – étaient fixés au sol, qu’il ne quittait du regard que pour jeter des coups d’œil furtifs et intrigués vers Morgan. L’apprenti charpentier s’accroupit.
« -Enyeto ? », murmura-t-il.
Le petit recula brusquement au fond de sa cage, fixant Morgan de ses grands yeux apeurés. Il montra ses petites dents pointues, émettant un son semblable au feulement d’un gros félin. Il y avait quelque chose de presque comique, dans la façon qu’avait cet être apparemment affaibli et effrayé de menacer le solide futur charpentier. Morgan rit doucement, ce qui eut pour effet de calmer Enyeto. Le petit s’approcha sans crainte de Morgan et mit ses mains dans sa bouche. Apparemment, le hùracan était intéressé par la dentition humaine. Un peu interloqué, le jeune apprenti laissa l’enfant observer ses dents sous toutes les coutures. Une fois satisfait de son examen, Enyeto relâcha les dents de Morgan et le pointa du doigt en articulant non sans difficulté et avec un accent horrible :
« -Toi, mangeur de feuilles ! Pas dangereux. Moi, mangeur de chair ! Très dangereux. Moi pas peur de toi. »
Morgan sourit devant la logique simpliste de l’enfant. Enyeto voulut savoir pourquoi il « montrait les dents », l’apprenti lui expliqua donc que les humains étaient omnivores, pas herbivores, et que montrer les dents était un signe d’amusement. L’enfant, plus curieux qu’un écureuil des cavernes, trouva mille et une autres questions à lui poser. Morgan passa donc son après-midi à discuter avec lui et finit par cerner ce qui rendait les hùracans si dangereux. Ils avaient une capacité d’apprentissage et une force physique supérieures à celles des humains, mais une perception différente des choses et une nature beaucoup plus instable. L’enfant s’était souvent impatienté ou vexé sans que Morgan ne parvienne à comprendre pourquoi et il tenait des propos, pour la plupart, moqueurs ou dédaigneux envers les coutumes humaines.
Morgan promit à Enyeto de revenir le voir le lendemain. Il s’apprêtait à partir, lorsque Corto le héla.
***
Enyeto observait le marchand qui l’avait amené à la foire. Il tentait d’engager Morgan pour en faire son éducateur à la cour du roi. Il cacha un sourire un peu fou en tournant la tête vers le fond de la cage, puis fit ensuite un sourire d’ange lorsque Morgan tourna son regard vers lui. Il lui fut exagérément facile de l’amadouer : Morgan accepta le poste dans la minute. Ah ! Que les humains étaient stupides, incapables de différencier les comédiens des êtres sincères, et les enfants des vieillards… Mais il n’allait pas s’en plaindre : cela allait lui permettre d’entrer légalement dans le château du roi des humains, comme le lui avait demandé son neveu, le grand chef des hùracans, et là, de faire un magnifique feu d’artifice de sang. Le vieil Enyeto plaqua une main sur sa bouche pour étouffer un rire. Oui, décidément, tout cela l’amusait follement.