Vendredi 11 juillet 2025
Je commence à écrire cette newsletter un soir de grande fatigue, après avoir passé la journée entière avec ma petite fille, à crapahuter toutes les deux dehors, sous le soleil, elle dort à présent, il est 21:38, je viens de manger des pâtes au pesto tout en rangeant la maison, j’ai bu beaucoup d’eau, car il fait chaud et que je m’active, et je n’ai bu que de l’eau. Je ne me suis pas ouvert de bière, ni servi un verre de vin. Je l’écris, je le précise car c’est de ça dont il va être question ici, un sujet très difficile à aborder pour moi, sur lequel j’ai envie d’écrire depuis plusieurs jours, sans l’écrire vraiment, avec mille idées de ce dont je voudrais parler tout en me disant que je ne suis sûre de rien de ce que j’avance, pourtant c’est de moi dont je vais parler, ça devrait être simple, mon histoire est mon histoire et alors il suffit de la raconter. Oui, mais non. Cette histoire n’est pas simple, cette histoire n’est peut-être pas que mon histoire, alors je me fais des noeuds au cerveau pour savoir par quel bout l’aborder, pour essayer d’être le plus précise possible, pour ne blesser personne, pour ne pas dire de bêtises. Mais peut-être que c’est bien par ça que ça doit commencer : ce soir, comme plusieurs soirs dans la semaine, je ne me suis pas ouvert une bière, ni même servi un verre de vin. Pour certain.e.s, ce n’est pas une question. Pour moi c’en est une, toujours. Je bois de moins en moins d’alcool, je peux passer des semaines entières sans en boire, mais j’ai aussi été une personne qui a bu beaucoup d’alcool, beaucoup trop, et c’est la première fois que je l’écris ainsi. Maintenant que ces premiers mots sont posés, je continuerai d’écrire plus tard, car ceux-ci me demandent déjà une énergie immense. Ecrire “je” et écrire “alcool” dans une même phrase, c’est déjà un pas immense.
Dimanche 13 juillet 2025
J’ai laissé ces mots se reposer. Je dis souvent, quand je commence à écrire sur quelque chose qui me demande beaucoup d’énergie, qui demande beaucoup de choses en moi, c’est que ça va mieux. Je l’ai pensé à propos de l’anxiété. J’ai eu de douloureux épisodes anxieux depuis le début de cette année, j’ai repris des médicaments, je vais sûrement en prendre de nouveaux pour un traitement de fond, et au départ il était impossible pour moi d’en parler, ni de l’écrire, impossible pour moi de déposer sur la page ce qui me rend anxieuse, précisément, alors que je commence à l’analyser, à le savoir, à le déterminer. Même pour moi, même dans mon journal, il y a des mois entiers où je n’en parle pas alors que je sais qu’elle me rongeait. Et puis, j’ai pris mes médicaments, l’anxiété après quelques mois s’est un peu éloignée, ou du moins j’ai appris à mieux la “maîtriser” et j’ai pu écrire dessus, plus frontalement.
Mais il y a un sujet sur lequel j’ai toujours eu l’impression d’écrire très peu, c’est l’alcool. Parce que l’alcool, c’est encore autre chose. L’alcool, si je l’écris, c’est tout de suite dangereux. Même pour moi, même dans mes journaux. Pourtant l’alcool, c’est un des grands sujets de ma vie.
Je ne sais pas quand j’ai précisément commencé à boire de l’alcool. Ce dont je me souviens, c’est combien ma consommation s’est accélérée à la fac. Lors de ma licence de philo, j’ai trouvé un groupe d’ami.e.s, moi qui ai toujours eu beaucoup de mal avec les groupes et même disons-le avec les relations sociales. Pour la première fois de ma vie j’appartenais à un groupe de gens qui me donnaient beaucoup d’amour et qui m’acceptaient telle que j’étais. C’est quelque chose qui m’a donné une grande force dans la vie, que je porte toujours en moi comme quelque chose de très précieux. Je me souviens de longues discussions dans la nuit, dans le jour, au petit matin, comme si nous ne pouvions pas arrêter de nous parler, d’un grand soutien lors des moments difficiles, de rires, des rires tout le temps, la vie était dure souvent pour chacun d’entre nous pour différentes raisons, mais aussi une grande fête et nous avions envie de faire cette fête ensemble. Et la fête ça signifiait aussi, l’alcool. Nous avions notre petit bar préféré à Paris, dans lequel j’ai passé des soirées entières, parfois chaque soir de la semaine, et nous buvions, beaucoup. Il y avait les rires, mais aussi les pleurs. Les situations de mises en danger. Les black-out à répétitions pour moi qui perds très vite, très facilement la mémoire quand je bois. Des réveils dans des endroits où je n’avais pas souvenir d’avoir atterri. Des contrôleurs de métro qui me réveillent parce que j’ai atteint la dernière station et que je suis endormie sur un siège. Des situations encore bien plus gênantes qu’il est trop difficile pour moi d’écrire ici, que j’ai pourtant raconté en fanfaronnant à ce même groupe d’ami.e.s, parce que ça les faisait rire, parce que j’essayais de dédramatiser au fond une situation que je savais très malaisante. A l’époque, on se racontait nos frasques en riant, et on recommençait le soir et je me souviens que je ne considérais pas ça comme vraiment grave, c’était normal, j’étais jeune, j’avais un groupe d’ami.e.s, avec lequel j’avais l’impression d’avoir les plus grandes discussions de ma vie, et c’était sûrement le cas, et que l’alcool m’aidait à entrer en profondeur encore plus, dans chaque discussion et que surtout elle révélait celle que j’étais vraiment, que j’avais tant du mal à montrer dans la vie quotidienne. Cet immense piège de l’alcool de nous faire croire que notre vraie personnalité se révèle quand on a bu, je suis tombée les deux pieds dedans. Et j’y ai cru très longtemps. J’ai cru que j’aurai toujours besoin d’elle pour m’aider à être à l’aise avec les autres, et c’est une croyance contre laquelle je me bats encore chaque jour.
Et puis la fac s’est terminée et j’ai continué à boire. J’ai continué à boire quand je travaillais. Il m’est arrivé d’arriver avec d’immenses gueules de bois au travail, de ne pratiquement pas dormir la nuit avant de prendre mon poste, les black-out ont continué, je me suis mise en danger, il y a des moments entiers de ma vie où je ne sais pas ce que j’ai fait, ce que j’ai dit, ce qu’on m’a fait subir et c’est terrifiant de vivre avec cette idée. J’ai dit des choses méchantes à des gens, je me suis battue, j’ai crié, et ça aussi c’est terrifiant pour moi d’y penser.
Jamais à cette époque, je n’ai pensé au mot alcoolisme, me concernant. Bien sûr qu’il existait quelque part dans un coin de ma tête, mais j’ai considéré que je pouvais, si je le décidais, me contenir. Je buvais en soirée, et je me levais le matin quand même, j’assumais ce que j’avais à faire. Cela ne m’a jamais empêché de travailler, ne m’a jamais fait manquer le travail, j’ai pu accomplir mes deux master jusqu’au bout. J’ai passé des heures entières concentrée sur mes mémoires, en m’interdisant de sortir, malgré les textos des copaines qui m’informaient que la fête battait son plein. J’ai toujours pu, même à la fac, décider de ne pas boire pendant quelques jours, quelques semaines, quand il le fallait vraiment, quand il fallait que je me concentre, que je sois en forme. Je ne buvais qu’avec les autres, jamais toute seule. J’attendais une certaine heure avant de commencer à boire. Et je pouvais m’arrêter. J’ai toujours pu le faire. Alors je n’ai jamais pensé qu’on pouvait accoler le mot alcoolique à ma personne.
Pourtant, l’alcool, à partir de la fac, est devenue une question permanente pour moi. Chaque jour était une éventuelle possibilité de boire. Il était toujours possible de considérer à la fin de la journée que j’avais quand même bien mérité une petite bière. Et une deuxième. Et une troisième. Et puis si je sors avec les copaines, alors je ne compte plus, parce que je sors, c’est un soir de détente, je ne vais quand même pas compter les verres, on n’est pas là pour ça.
En 2019, j’ai connu une période très sombre dans ma vie, dont je ne vais pas expliciter tous les détails,. J’ai vécu une relation qu’on pourrait peut-être rapidement appeler “toxique” qui m’a plongée, je le pense maintenant et je n’avais pas su le nommer à l’époque, dans un état dépressif et là, je me suis mise à boire beaucoup, sans plus attendre une heure raisonnable, et sans plus attendre d’être avec d’autres pour le faire. Le soir de mon anniversaire en septembre, je suis arrivée ivre au bar où m’attendaient mes ami.e.s parce que j’avais bu une bouteille entière à moi toute seule avant de les rejoindre. Quelques jours avant, j’avais manqué un rendez-vous avec un ami parce que j’avais fait la même chose et que je m’étais endormie sur mon lit pour me réveiller trois heures plus tard. J’avais inventé un mensonge pour m’excuser. J’ai terriblement honte d’écrire ça, terriblement honte d’avoir pu me mettre dans de pareils états. Il m’est même arrivé de regarder la fenêtre ouverte de mon studio un soir, très intensément, en pensant que si la vie devait être aussi difficile, aussi rude, aussi pesante, alors je comprenais les gens qui décidaient de ne plus la subir. Je me suis fait peur. Et c’est à ce moment-là que j’ai pensé qu’il y avait un problème.
Ce qu’il est pourtant difficile pour moi de nommer, c’est que même à cette période, même en me mettant dans de tels états, j’avais la capacité d’arrêter l’alcool et je le faisais. Je pouvais quand même passer des jours entiers à ne pas boire, sans que cela me plonge dans des états trop difficiles à vivre. J’arrivais encore à faire des choses, encore à voir des gens, j’écrivais beaucoup, j’étais au chômage à cette époque et j’avais décidé d’en profiter pour lire, voir des expos, me promener et je le faisais. Mais j’avais en même temps toujours en tête que si je le voulais, je pouvais aussi passer la soirée à boire des bouteilles seule dans mon appartement, et parfois c’est ce que je choisissais de faire. Comme si je décidais de cette activité pour moi, quand les relations sociales se faisaient trop pesantes, et quand j’avais envie d’oublier mon chagrin, quand il se faisait trop fort.
Et puis j’ai rencontré mon amoureux, j’ai eu un enfant. Pendant les neuf mois de ma grossesse je n’ai pas pu une goutte d’alcool et cela ne m’a pas semblé si compliqué. Maintenant, je bois encore de temps en temps, il m’arrive de trop boire, mais ce sont des événements dorénavant très rares et j’évite le plus possible d’avoir de l’alcool à la maison. Ce que je sais, c’est que c’est pourtant tout le temps dans ma tête, le fait de boire ou de ne pas boire. Que c’est une question à laquelle je réfléchis en permanence. Au fait que je pourrais très bien être cette personne qui boit beaucoup, qui boit tout le temps, que ça pourrait être ça ma vie et c’est comme si je devais faire le choix chaque matin que ce ne soit pas le cas. Je sais que j’ai une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Je ne considère pas tellement cela comme une volonté de ma part, mais plutôt comme une chance que ma tête, mon corps, acceptent d’arrêter si facilement. J’ai fumé pendant des années, beaucoup, et puis un jour j’ai décidé d’arrêter et ça n’a pas été si difficile. Il m’arrive encore de rêver d’une cigarette. Il m’arrive de demander une cigarette en soirée, d’en fumer une, et de m’arrêter là et le lendemain de ne pas avoir envie à nouveau, de ne pas retomber comme on dit, et alors je ne fume plus à nouveau pendant un an et je redemande une cigarette un soir et puis je ne fume plus et ainsi de suite.
L’alcool, c’est plus sournois pour moi. Je sens que c’est plus difficile, que c’est aussi socialement beaucoup plus ancré dans une routine, une tradition même. On ne s’étonne pas de quelqu’un qui ne fume pas, mais on s’étonne de quelqu’un qui ne trinque pas avec vous à l’heure de l’apéro.
Si je raconte tout ça, c’est pour dire que je n’ai jamais su définir précisément ma relation à l’alcool, et que j’ai toujours gardé ces questions pour moi, alors qu’elles sont tout le temps, comme je le disais, dans ma tête. Comme si je vivais en permanence avec la possibilité de redevenir ou de devenir une personne qui boit, qu’on pourrait “réellement” appeler alcoolique. À quel moment peut-on dire qu’on l’est ou pas ? Est-ce qu’on l’est tout le temps ou bien jamais sans aucune possibilité d’un entre-deux ? Est-ce que j’ai pu l’être à certaines périodes et pas à d’autres ? J’ai enfouis toute ces questions, je ne les ai pas mises dans mon écriture. J’ai pensé que si je prenais le risque d’écrire à ce propos, on pourrait considérer que je suis une fausse alcoolique. Ou bien, une fausse sobre. Une usurpatrice en somme, d’une histoire que je ne connais pas réellement.
Je dois dire aussi, et ce n’est pas un paradoxe, qu’en fouillant dans mes carnets d’écriture, j’ai réalisé, qu’en fait, cette question, elle avait toujours été là. Depuis le début. Timidement. Presque sans m’en rendre compte. Mais j’ai toujours écrit à propos de l’alcool, au loin. Dans des choses que je n’ai jamais partagées. J’ai retrouvé récemment un de mes carnets, je le cherchais pour un travail que j’ai effectué ces derniers-mois et j’avais envie de relire ce que j’avais écrit. A la première page du carnet, on trouve cette citation notée après avoir lu un livre de Marguerite Duras.
Cette phrase, quand je l’ai découverte pour la première fois, je me souviens très exactement m’être dit : “C’est exactement" ça”. Je la connais par cœur. Il arrive, quand je bois, de me la répéter.
Et puis, en tournant les pages du carnet, j’ai retrouvé un début de fiction que j’avais commencé à écrire, en l’abandonnant complètement par la suite, convaincue que je n’arriverais jamais à le terminer. On y trouve ces phrases.
Je me souviens avoir imaginé un personnage de mère alcoolique. J’étais déjà mère à cette époque, Marthe était déjà dans ma vie. J’avais eu envie de parler de ça - de cette possibilité d’être une mère qui boit. J’ai toujours pensé que l’écriture, la fiction, c’était la possibilité d’aller voir ce qu’on n’avait pas “réalisé” complètement, d’aller fouiller la personne qu’on n’était finalement pas devenue, tout en sachant qu’on aurait très bien pu l’être. En écrivant ces lignes, c’est aussi à moi que je parlais. J’aurais pu être une mère alcoolique. Je ne l’étais pas. Je ne le suis pas. Pourtant, je sais que cette limite aurait pu être franchie, et cette idée me suit chaque jour. C’est cette limite franchie que je cherche quand j’écris. Aller voir ce qu’il se serait passé derrière cette ligne. Tout en tenant bien ferme ma volonté de ne jamais la franchir.
C’est la première fois ici que je m’exprime aussi clairement sur le sujet et je vois bien à quel point tout est complexe, à quel point je pourrais en parler des heures tout en ayant envie de tout effacer, me disant “tant pis”, je continue de garder ça pour moi. Mais comme je le disais plus haut, si je le fais, c’est que ça va mieux. Et si cela va mieux, si je me sens plus à l’aise pour aborder ce sujet avec vous, c’est parce que ces derniers mois j’ai écrit une histoire, une fiction.
Finalement j’ai réussi à faire quelque chose de cette question. En ayant l’impression pendant l’écriture que c’était neuf. Me rendant compte, après avoir terminé le manuscrit, que j’arrivais enfin à mettre en forme, du début à la fin, une histoire qui m’obsède depuis bien longtemps.
Très vite, en inventant mon histoire, m’est venue en tête l’envie de fabriquer un personnage alcoolique. C’est même plus que “venue en tête”, c’est comme si je savais tout de suite en posant le nom de mon personnage qu’elle serait alcoolique, et que l’histoire tournerait, entre autres, autour de cette addiction. Et d’autres formes d’addiction. Ce qui est fascinant dans l’écriture, c’est que j’avais sincèrement l’impression que c’était la première fois que j’abordais ce sujet.
Ce n’était pas la première fois mais tout de même, il y a eu beaucoup de premières fois pour moi dans la construction de ce récit, et une, il me semble, primordiale, c’est l’utilisation du pronom personnel “elle”. Pas de “je”. Toute l’histoire est construite dans une alternance entre le présent et le passé, entre le pronom personnel “elle” et le pronom personnel “tu”. Ce qui a permis pour moi une mise à distance de ma propre histoire. Je n’étais pas obligée d’être certaine à 100% de ce que j’avançais concernant mon alcoolisme ou mon non alcoolisme. Je pouvais me départir de moi, je pouvais inventer. Je crois que c’est précisément grâce à cette distance que j’ai réussi, enfin, à construire quelque chose dans laquelle je puisse ouvertement, aussi ouvertement, parler de l’alcoolisme. Et je crois que c’est ce qui me permet aujourd’hui d’écrire cette newsletter aussi, au “je”. Sans ce manuscrit avant, sans cette distance, sans un personnage qui ne porte pas mon prénom, je n’y serais peut-être jamais arrivée.
Cette mise à distance ne m’a pas empêchée de m’interroger chaque jour sur ma légitimité à écrire l’alcoolisme. Chaque fois que je me mettais à mon bureau pour écrire, j’avais peur que les choses sonnent faux. J’avais terriblement peur aussi de donner une image clichée de l’alcoolisme, de tomber dans des images toutes faites, et je me suis beaucoup, beaucoup, battue contre ça. J’avais envie d’écrire un livre sur les gens qui vont mal, sans les blâmer, d’écrire un livre sur un monde qui brûle et sur l’incapacité pour certain.e.s de se sentir bien dans ce monde. Je n’avais surtout pas envie d’écrire un livre qui donnerait une leçon de morale aux gens souffrant d’addiction, mais j’avais quand même envie d’essayer de trouver ce qui pourrait sortir mon personnage de cette addiction. En somme, je n’avais pas envie d’écrire un livre de développement personnel, un livre sur la volonté de s’en sortir, mais d’être au plus proche de ce qui peut mener à boire et aussi mener à l’envie de ne plus le faire. Pour cela, évidemment que j’ai cherché en moi, j’ai dû interroger ce qui me faisait boire, j’ai dû me demander comment ça avait commencé, pourquoi, et aussi aller fouiller ce qui me faisait arrêter. Ce que j’ai trouvé, je ne l’ai pas accolé mot pour mot à mon personnage, c’est l’immense liberté et joie de la fiction : mes recherches sur moi-même, je pouvais en faire ce que je voulais par la suite. Les adapter à mon personnage, à ce qu’elle était elle, sans qu’elle soit totalement moi. Écrire cette histoire, ça a été un long travail d’introspection, qui ne s’aperçoit pas dans le manuscrit, et qui pourtant existe bel et bien et très fort. C’est en écrivant cette fiction que j’ai réussi à me raccorder à ma propre réalité, très profondément cachée par moi même depuis des années : oui, il y a sûrement certaines périodes pendant lesquelles on peut considérer que j’ai été alcoolique. Avant ce manuscrit, jamais, jamais, je ne me l’étais formulée ainsi.
En terminant d’écrire, j’ai pensé que je découvrais le pouvoir de la fiction que je m’étais si souvent interdit d’écrire : on peut inventer mille choses tout en s’apercevant que ces choses ne sont pas fausses, bien au contraire, elles disent une forme de vérité immense. C’est en passant parfois par l’invention qu’on peut dire le vrai. Le vrai concernant sa propre histoire, mais aussi le vrai que l’on souhaiterait pour le monde. C’est parce que nous avons cette incroyable capacité à imaginer, à fabriquer, que les choses peuvent changer. En inventant l’histoire de mon personnage, j’ai crée une vérité que je m’étais toujours interdite de formuler. Maintenant qu’elle est formulée, c’est comme si je me connaissais davantage, comme si je partais à ma propre rencontre, et c’est une telle émotion que d’apprendre à se connaître. On peut vivre des années en étant à côté de soi-même, j’en sais quelque chose. Mais on peut aussi un jour se lever le matin et se dire “bonjour” à soi-même, un vrai bonjour, et se demander un vrai “comment vas-tu ?”
Je termine cette newsletter en vous partageant un dernier extrait retrouvé dans ce fameux carnet. Quand Marthe est née, j’ai dû être hospitalisée pour une pancréatite. La mienne était dû à ma césarienne. Mais la pancréatite c’est aussi “la maladie des alcooliques”. Quand on m’avait annoncé le diagnostic, j’avais pensé que j’allais mourir de la maladie des alcooliques et que ce n’était pas étonnant, que c’était peut-être bien mon destin finalement, moi qui avais tant bu déjà dans ma vie. Je ne suis pas morte. Je ne sais pas ce qu’il serait arrivé à cette mère si j’avais continué d’écrire cette histoire. Ni à Suzon, qui est le prénom que nous avions choisi au départ pour Marthe, qui ne s’est finalement pas appelée Suzon. Je ne sais pas ce qui leur serait arrivé. Mais moi je sais aujourd’hui que je ne suis pas morte. Et que c’est pour ça que je ne bois plus que rarement. Parce que je veux continuer à vivre et à écrire.